Le point de vue narratif omniscient pour écrire son roman

Choisir un point de vue narratif pour écrire son roman est une décision de la plus haute importance ! J’explore ici le point de vue narratif omniscient, à partir de recherches et de mon expérience.

Une expérience certes instructive, mais une erreur « douloureuse » (90 000 mots écrits en utilisant une alternance de points de vue internes qui ne convenait pas à cette histoire). Je vous préviens donc que je traite le sujet d’une manière que vous allez trouver légèrement subjective 🙂

Petite définition

Quand elle est omnisciente, la « voix qui raconte » sait tout sur tout et tous les personnages : le narrateur omniscient est libre de dire ce qu’il veut et de ne pas dire ce qu’il ne veut pas.

Etant à l’extérieur de l’histoire, il n’est pas un personnage de l’histoire. On appelle aussi ce procédé « focalisation zéro ».

Comment savoir si votre histoire a besoin du point de vue narratif omniscient ?

Personnellement, 3 choses m’ont aidée à y voir plus clair :

  • Lire plus de romans utilisant le point de vue narratif omniscient et imaginer, de temps en temps, pour un passage ou une scène, que l’auteur utilise un point de vue narratif interne : on se rend compte des problèmes que ça aurait posé à l’histoire.
  • Faire un petit exercice d’écriture : écrivez 500 mots (une page) pour raconter une scène avec au moins deux personnages, ce que vous voulez. Utilisez le point de vue narratif omniscient. Ensuite, réécrivez exactement la même scène mais, cette fois-ci, utilisez le point de vue interne d’un des personnages présents dans la scène…
  • Faire la différence entre ce que vous appréciez en tant que lecteur et ce dont votre histoire a besoin : peut-être qu’en tant que lecteur de romans, vous avez une préférence. Si tel est le cas, ne la laissez pas vous détourner des besoins de votre histoire.

Quelles histoires ont besoin du point de vue narratif omniscient ?

Ce sera à vous de décider de quoi votre histoire a besoin, mais ce point de vue narratif  qui offre une immense marge de manœuvre est généralement adapté aux histoires comportant :

  • plus de deux personnages également importants ou deux « héros »
  • ou un nombre significatif de personnages importants et secondaires
  • ou pas réellement de « héros » mais plutôt un personnage qui « sort du lot » parmi une multitude de personnages

Cela vous évite d’utiliser une alternance de (trop de) points de vue internes. L’idée est que le lecteur n’est pas supposé s’attacher fortement à un personnage pour apprécier l’histoire ; s’il le faisait, cela pourrait d’ailleurs gâcher certains effets, ou bien il serait risqué de mener le lecteur à s’attacher assez fortement à trop de personnages.

point-de-vue-narratif-omniscient

Pour un exemple, je pense à Terreur de Dan Simmons, lu récemment. Nous avons un gros casting, avec un personnage qui sort du lot, mais d’autres sont importants. Si l’auteur m’avait amenée à m’attacher à l’un des personnages beaucoup plus qu’à un autre, ou fortement à plusieurs personnages, quel bazar ç’eût été dans ma tête… (le roman en question utilise aussi un point de vue interne, et même à la première personne, mais d’autres procédés permettent de conserver une forme de distance).

Et si vous utilisez un seul point de vue narratif interne, pour raconter une histoire comportant plus de deux ou trois personnages assez importants, vous risquez de vous retrouver souvent « coincé ».

Voici les principales raisons pour lesquelles le point de vue omniscient peut être utile à votre histoire.

Le point de vue narratif omniscient permet de fournir au lecteur des informations inconnues des personnages

Un point de vue narratif interne, ça vous limite à ce que le « personnage narrateur » sait.

Avec le point de vue omniscient, un auteur distille des informations que les personnages ne connaissent pas (bien sûr des éléments nécessaires à l’histoire). Ce n’est pas une raison pour écrire une tonne d’informations sur l’univers complexe du roman sans qu’il ne se passe plus rien… 🙂 Mais une phrase par-ci, une phrase par là, ou un paragraphe… et c’est réglé !!

Besoin d’écrire que la planète Machin-Chose-999 a été colonisée en l’an 4876 par le peuple de la galaxie Truc ? Avec un point de vue interne, vous allez devoir trouver un stratagème. Le personnage/point de vue pourrait regarder la télévision, discuter avec un personnage, écouter une conversation, avoir un flashback…

Avec le point de vue omniscient, vous n’avez qu’à choisir le meilleur endroit pour écrire la planète Machin-Chose-999 a été colonisée en l’an 4876 par le peuple de la galaxie Truc. Et on n’en parle plus.

J’ai trouvé un petit exemple, dans le roman d’Aldous Huxley, Le Meilleur des mondes, un roman écrit du point de vue narratif omniscient.

Extrait :

— La stabilité, dit l’Administrateur, la stabilité. Pas de civilisation sans stabilité sociale. Pas de stabilité sociale sans stabilité individuelle.

Sa voix était une trompette. L’écoutant, ils se sentaient plus grands, plus réchauffés.

La machine tourne, tourne, et doit continuer à tourner, à jamais. C’est la mort si elle s’arrête. Ils étaient des millions à gratter la croûte de la terre. Les rouages commencèrent à tourner. Au bout de cent cinquante ans, ils étaient deux mille millions. Arrêt de tous les rouages. Au bout de cent cinquante semaines, ils ne sont plus, de nouveau, que mille millions ; mille milliers de milliers d’hommes et femmes sont morts de faim.

Des personnages discutent. Puis « une voix » nous donne toutes ces infos, la voix du narrateur omniscient (le roman Le Meilleur des mondes est truffé de ce genre de choses, si vous voulez mieux voir ce que ça peut donner).

Avec un point de vue interne, vous ne pouvez absolument pas faire ça. Débrouillez-vous pour le montrer, pour qu’un personnage présent dans la scène soit au courant et le dise…. Cassez-vous la tête au lieu d’écrire simplement ce qu’il en est 🙂

C’est aujourd’hui ce que je ressens, après avoir écrit tout un roman, hélas avec des points de vue internes, comportant plusieurs personnages de même importance et aussi dont l’univers est relativement complexe (créé de toutes pièces avec plein de règles que je dois respecter).

Le point de vue narratif omniscient pourrait probablement convenir si votre histoire nécessite par exemple que le lecteur  :

  • suive des personnages qui font l’histoire en étant dans des lieux différents (ex. : plusieurs pays, plusieurs villes, plusieurs planètes…)
  • suive des personnages qui font l’histoire en étant à des époques différentes
  • suive différents membres d’une famille, plusieurs familles, ou groupes
  • obtienne régulièrement des informations sur ce qui s’est passé avant l’histoire
  • connaisse les lois qui régissent l’univers que vous avez construit alors que tous les personnages ne les connaissent pas eux-mêmes
  • voit différents lieux où les personnages ne se rendent pas forcément
  • etc.

Le point de vue narratif omniscient permet au narrateur de dire ce qu’il veut, quand il veut sur les personnages

Imaginons la première phrase d’un roman : « Louis, un jeune soldat de dix-neuf ans blessé à la guerre, se recueillait sur la tombe de son frère mort au combat ».

Si Louis est le personnage central et si je veux utiliser son point de vue, il m’est impossible d’écrire ça. Parce que forcément, Louis sait parfaitement qu’il a dix-neuf ans, qu’il a été blessé à la guerre et que son frère est mort au combat. Si j’utilise un autre point de vue interne, ça veut dire que je ne commence pas mon roman par le point de vue du personnage principal, oups… Tout est faisable, mais nous savons que c’est inhabituel et perturbant pour un lecteur.

Je pourrais écrire, possibilité parmi d’autres, que Louis s’agenouille devant la tombe de son frère et qu’une blessure lui fait alors mal. La douleur amène le souvenir de la bataille où il a pris une balle dans la cuisse… Si ce n’est pas malheureux de boiter à dix-neuf ans, se dit-il… Mais lui, au moins, il n’est pas mort au combat, comme son frère enterré juste ici…

Sinon, je place certaines informations, telles que l’âge, à un autre endroit plus opportun. Donc ici, au chapitre 1, on apprendrait que Louis est un jeune soldat blessé à la guerre. Parce que je ne trouve pas comment faire autrement, que je n’ai pas envie d’un flashback ni même d’un souvenir, particulièrement pas à l’ouverture de mon roman, on apprendrait comment il a été blessé au chapitre 2. Et ah, ça y’est, j’ai l’opportunité d’un dialogue où Louis révèle son âge, au chapitre 3…

Voilà à peu près ce que le(s) point(s) de vue narratif(s) interne(s) vous oblige à faire, trouver des stratagèmes, sans cesse et sans répit 🙂

Et laissez-moi vous parler des descriptions physiques… Un personnage ne peut pas se décrire lui-même. Franchement, c’est dur. S’il y a deux points de vue narratifs internes (deux personnages narrateurs racontent l’histoire), ça devient plus facile. Mais si les personnages se connaissent, vous voilà de nouveau en train de chercher un stratagème.

Par exemple, s’il est important que le lecteur sache que Louis a les yeux verts, sa femme l’a sûrement remarqué depuis belle lurette, hein. Si elle offre l’autre point de vue narratif du roman, pourquoi tout à coup se mettrait-elle à dire que Louis a les yeux verts ? Il faut que ça passe d’une façon naturelle. Elle avait toujours aimé les yeux verts de Louis… Les yeux verts de Louis la regardaient avec tendresse… Son regard émeraude plongea dans le sien…. ?

 

Bref, ce n’est qu’un exemple. Avec un ou plusieurs points de vue narratifs internes, je trouve qu’il faut sans arrêt ruser. Tandis qu’avec le point de vue omniscient, vous voulez dire que Louis a les yeux verts ? Ou qu’il a dix-neuf ans ? Ou quoi que ce soit d’autre ?

Eh bien, vous le dites !

Le point de vue omniscient offre une liberté phénoménale quand plusieurs personnages sont dans la même scène

Le narrateur omniscient peut être au courant de tout ce qu’il y a dans la tête des personnages. Le point de vue omniscient ne vous prive pas de faire passer des émotions, des pensées, tout ce que vous voulez. Comme avec le point de vue interne. Seulement avec ce dernier, là où votre liberté s’arrête, c’est dans le cas où plus d’un personnage est impliqué dans la scène.

Le narrateur omniscient peut révéler l’état émotionnel de deux personnages, ou plus, impliqués dans la même scène.

J’ai trouvé un exemple pour illustrer ça, encore dans Le Meilleur des mondes.

Extrait :

— Moi, je le trouve plutôt gentil, dit Lenina. On éprouve l’envie de le câliner. Vous savez bien. Comme un chat.

Fanny fut scandalisée.

— On dit que quelqu’un s’est trompé quand il était encore en flacon, qu’on a cru qu’il était un Gamma, et qu’on a mis de l’alcool dans son pseudo-sang. Voilà pourquoi il est si rabougri.

— Quelle bêtise !

Lenina fut indignée.

Si la scène était racontée du point de vue de Fanny, il aurait été étrange de lire que « Lenina fut indignée ». Comment elle le saurait, Fanny, avec tant de certitude ? Il aurait fallu le formuler différemment, par exemple, écrire qu’elle crie sur le ton de l’indignation ou qu’elle détourne le regard et secoue la tête. Ecrire quelque chose qui indique à Fanny que Lenina est indignée. Et vice versa.

Le narrateur omniscient rend compte d’un événement tel qu’il est vécu par plusieurs personnages. Il offre la possibilité, quand c’est nécessaire, de dire des choses en une phrase toute simple, ou un paragraphe, et de montrer ce que vous voulez quand vous le voulez, si vous préférez montrer. Un point de vue interne demande beaucoup plus de montrer.

Le point de vue narratif omniscient peut être utilisé de plusieurs façons

Le lecteur sait plus de choses que les personnages eux-mêmes

Ceci n’est pas faisable avec un point de vue narratif interne.

Imaginez un homme perdu dans le désert et une tempête va bientôt se lever. Si le point de vue narratif de la scène est celui de l’homme, le lecteur ne voit que ce que l’homme voit. Si le point de vue narratif est omniscient, vous avez la possibilité de décrire les prémices de la tempête comme vous le voulez et même le désert tout entier vu du ciel et même d’expliquer le phénomène météo si ça vous chante.

Le lecteur en sait autant que les personnages

C’est une caractéristique du point de vue interne, mais le point de vue omniscient vous permet aussi de procéder de cette façon. Si tel est le choix de l’auteur, un homme perdu dans le désert peut commencer à remarquer des choses, sans être certain de ce qui se passe ;  il n’y connaît rien aux tempêtes du désert, aux tempêtes ou au désert. Et il n’est pas conscient qu’une tempête va se lever et le lecteur non plus.

Le lecteur sait ce qui se passe dans la tête de plusieurs personnages ou d’un seul 

Dans certains romans utilisant le point de vue omniscient, vous lisez des scènes avec plusieurs personnages et vous savez tout ou presque sur l’état interne de chaque personnage.

Par exemple, on le voit bien dans Dune, de Frank Herbert. Au cours d’une seule et même scène, on peut connaître ce qu’il y a dans la tête de plusieurs personnages présents dans la scène. Je pense que ça ne doit pas être évident de faire ça, quand on débute, car on ne peut pas non plus sauter du coq à l’âne. Mais enfin, ceci est impossible avec les points de vue narratifs internes.

Maintenant, il y a des romans dans lesquels le point de vue omniscient vous fait vous sentir proche avec le personnage sur lequel telle ou telle scène se focalise, ou tel chapitre. On sait ce qu’il ressent, pense, et si d’autres personnages sont présents, leurs émotions ou pensées peuvent ne pas être dévoilées. La narration se focalise sur un personnage.

Je me souviens l’avoir vu dans Prisonniers du temps (Michael Crichton). Selon les scènes, on sait ce qu’un personnage pense et voit, et pas les autres personnages présents. C’est même à se demander si le point de vue n’est pas interne, par moments. Mais il y a bien des choses qui se produisent et ne semblent pas relatées à travers les yeux d’un personnage.

Avec ce point de vue narratif, un chapitre ou une scène peut être focalisé sur un personnage. Au chapitre ou à la scène suivante, on se focalise sur un autre personnage.

Non seulement on peut facilement dire ce qu’on veut, mais en plus on peut facilement taire des choses quand on en a besoin.

Après ce qui ressemble à un éloge du point de vue narratif omniscient 🙂 bien sûr, je clos le sujet en disant qu’il ne convient pas à toutes les histoires et je promets de parler prochainement des avantages que peuvent offrir les points de vue narratifs internes.

Car  même si je ne peux plus les voir en peinture (mais en tant que lectrice, aucun problème), ils offrent bien des avantages.

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