Choisir un point de vue narratif interne pour écrire son roman

Comment choisir un point de vue narratif pour écrire son roman ? Voici un compte-rendu d’expérience et de recherches à propos des points de vue narratifs internes. J’ai quelque peu encensé le point de vue omniscient la semaine dernière. Je vais faire preuve de plus d’objectivité, cette fois-ci.

Petite définition

Si le point de vue narratif d’une histoire est interne, le narrateur fait partie de l’histoire. Elle est racontée à travers les yeux d’un personnage de l’histoire, parfois plusieurs.

Couramment, on rencontre les 3 procédés suivants dans les romans :

  1. un narrateur avec l’emploi de « il » ou « elle »
  2. un narrateur avec l’emploi de « je »
  3. plusieurs narrateurs à la troisième personne du singulier

Bien sûr, les auteurs de romans font toutes sortes d’autres choix, par exemple le point de vue omniscient et, pour certaines parties de l’histoire, un point de vue interne à la première personne (exemple de roman utilisant cette alternance).

Généralement, la « voix interne qui raconte », que ce soit « je » ou « il/elle », est celle du personnage central de l’histoire, celui qui a le plus d’impact sur l’avancement de l’histoire et qu’on peut souvent appeler le « héros » (ou l’héroïne). Si ce n’est pas lui ou elle, c’est un personnage qui, forcément, détient suffisamment d’informations pour raconter.

Quand il y a alternance de plusieurs points de vue internes, selon les scènes ou les chapitres (procédé le plus courant pour passer d’un personnage/point de vue à l’autre), il s’agit des personnages les plus importants. Toutefois, des romans peuvent parfois utiliser des personnages « de moindre importance » pour la narration d’un point de vue interne.

Principales caractéristiques d’un point de vue narratif interne

Si vous écrivez un roman en utilisant un point de vue narratif interne, je ou il/elle, vos lecteurs devraient théoriquement :

  • se sentir proches du narrateur/personnage car ils entrent dans sa tête, dans son fonctionnement interne… ressentent ce qu’il ou elle ressent, ses joies, ses peines, ses peurs… et pas celles des autres personnages présents dans une scène.
  • mais surtout, je pense, ce qui peut créer une très grande proximité entre le lecteur et un « narrateur interne », c’est connaître les émotions et pensées du « personnage narrateur » tandis que les autres personnages présents dans une scène ne les connaissent pas (sauf bien sûr, si le personnage les exprime).
  • suivre votre histoire à travers un certain filtre, une sorte de subjectivité (même si le point de vue omniscient a sa part de subjectivité). Exemple : si le personnage est timide, il va voir le monde à travers sa sensibilité de personne timide ; vous n’écririez pas tout à fait les mêmes choses si le personnage était très sûr de lui. Autre exemple : dans certaines situations, une femme maman de trois enfants ne prête pas attention aux mêmes détails qu’un adolescent. Tout passe à travers « qui est » le personnage narrateur. Cette « subjectivité » peut être une difficulté pour un auteur, mais aussi un avantage (par ex. quand une histoire nécessite que le narrateur mente, cache des choses au lecteur, ou bien simplement quand l’auteur veut taire des informations).

Donc, ce que le personnage dont on utilise le point de vue ne sait pas, ne voit pas, n’expérimente pas, le lecteur ne peut pas non plus le savoir, le voir, l’expérimenter. C’est la principale difficulté à utiliser un point de vue narratif interne ; c’est juste impossible pour certaines histoires.

Mais cette difficulté peut être surmontée avec une solide préparation à l’écriture.

Une minutieuse structuration du récit (et encore plus minutieuse s’il y a une alternance de points de vue internes…) permet d’éviter d’être trop souvent bloqué pendant la phase d’écriture du premier brouillon (ou se retrouver avec de nombreuses pages à réécrire) parce que le personnage narrateur n’est pas au courant de tout…

Point de vue narratif interne à la troisième personne

Voici un exemple de point de vue narratif interne à la troisième personne, avec un extrait du roman Le Passeur de Lois Lowry (c’est le début du roman) :

« On était presque en décembre et Jonas commençait à avoir peur. Non, ce n’est pas le bon mot, pensa Jonas. La peur, c’était ce sentiment de nausée profonde quand on pressentait que quelque chose de terrible allait arriver. C’est ce qu’il avait ressenti un an auparavant lorsqu’un avion non identifié avait survolé la communauté à deux reprises. Il l’avait vu les deux fois. Jetant un coup d’œil vers le ciel, il avait vu passer l’appareil effilé – et une seconde après il avait entendu la déflagration qui avait suivi. Et puis de nouveau le même avion, un instant plus tard, mais dans l’autre sens.

Au début, il avait été fasciné. Il n’avait jamais vu d’avion de si près car le règlement interdisait aux pilotes de survoler la communauté. De temps en temps, quand un avion de marchandises venait se poser sur la piste d’atterrissage de l’autre côté de la rivière, les enfants prenaient leur vélo et aller sur la berge assister, intrigués, au déchargement puis au décollage, qui se faisait toujours vers l’ouest, à l’opposé de la communauté.

Mais l’avion de l’an dernier était différent. »

Dans ce roman, Jonas est le principal protagoniste, le « héros ». Et tout est raconté depuis son point de vue. Si Jonas n’allait pas jouer près de la rivière, l’auteur n’aurait pas pu parler de ça. Si Jonas n’avait pas eu la curiosité d’observer les avions, il n’aurait peut-être pas remarqué de différence. Etc.

Pour moi, un des premiers avantages à noter, c’est que contrairement au point de vue omniscient (et aussi aux histoires qui alternent les points de vue internes) : il n’y a aucune méprise possible quant à quel personnage le lecteur est en train de « suivre ». Ça peut arriver dans certains romans : tout à coup, on ne sait plus trop quel personnage est concerné par ce qui est dit, qui a vu quoi, sur qui nous sommes focalisés…

Avec un seul point de vue narratif interne, les choses sont claires.

Une grande force de ce point de vue narratif, à mon avis, c’est qu’il oblige l’auteur à montrer les choses. J’en ai parlé en traitant du point de vue omniscient. Il y a des choses possibles avec n’importe quel point de vue, et d’autres pas.

Par exemple :

  • Le point de vue narratif interne d’une histoire est celui de Paul. Un autre personnage, appelé Pierre, est sympathique. Vous pouvez écrire « Pierre respirait la sympathie ». C’est ce que pense Paul. Ok.
  • Maintenant, dans cette histoire, au début Pierre et Paul ne se connaissent pas. Pierre a vécu un tragique accident et c’est important que le lecteur le sache. Le point de vue narratif étant celui de Paul, vous ne pourrez pas écrire « Pierre ne s’était jamais remis de son tragique accident… » (vous pouvez le faire avec le point de vue omniscient). Donc vous devez trouver un « stratagème ». Pierre va t-il le dire à Paul ? S’ils ne se connaissent pas, c’est un peu bizarre, peut-être pas tout de suite. Un autre personnage va t-il en parler à Paul ? Pourquoi pas, donc il nous faut un personnage au courant et que Paul connaît au moins un peu. Paul peut-il deviner tout seul ? Oui, en imaginant je ne sais quelle situation où il le découvre…

Si ça peut être pénible, à force, ça développe vos compétences de structuration et/ou d’écriture. Parce qu’avec le point de vue omniscient, on peut se laisser aller à une sorte de simplicité. On peut « abuser » du procédé qui consiste à dire les choses au lieu de montrer les choses. Choisir d’écrire (puisqu’on peut le faire) : « Pierre ne s’était jamais remis de son tragique accident… » (et c’est réglé) au lieu d’écrire toute une scène qui montrerait concrètement 1) que Pierre a vécu un accident et que 2) il ne s’en remet pas.

Un point de vue interne vous oblige à développer une variété de « stratagèmes ». Il y a des éléments pour lesquels vous devez vous casser la tête beaucoup plus qu’en utilisant une voix narratrice qui sait tout et dit ce qu’elle veut quand elle veut (ou presque).

Eléments qui peuvent inviter à choisir un point de vue narratif interne à la troisième personne

  • un héros, un seul dans l’histoire, un personnage nettement plus important que les autres et qui est présent tout au long de l’histoire – aucune partie ne se déroule sans lui ;
  • nécessité que le lecteur vive les événements « de l’intérieur » parce que les événements en question prendront justement de la substance avec un point de vue interne. Exemple : une histoire peut avoir une intrigue relativement « simple » (mais « bonne » quand même) et le fait de la raconter du point de vue du héros va lui donner toute sa puissance. Autre exemple : une histoire peut ne pas « faire peur » en elle-même, mais ça dépend qui la vit et la raconte… Un personnage qui a peur du noir ne vivra pas des événements qui se passent sous-terre aussi intensément que quelqu’un qui n’a pas peur du noir.
  • besoin de taire des informations : le personnage n’est pas au courant, le lecteur non plus. Je le présente parfois comme un problème, mais pour certaines histoires, ça tombe justement très bien !
  • aucun besoin de fournir des informations inconnues du narrateur (à vérifier pendant la préparation de l’histoire).

Ecrire son roman à la première personne du singulier

Des romans sont entièrement écrits avec le point de vue narratif interne « je », ou en partie, ou selon les chapitres, etc.

L’avantage principal est la très grande proximité que cela crée entre le personnage narrateur et le lecteur. On ne peut pas mieux faire dans ce domaine.

Et c’est ce qui motive ce choix en premier lieu. Dans ce qu’un héros raconte à la première personne, qu’est-ce qui compte le plus, généralement ? Certes, il peut se passer mille péripéties fascinantes, mais un auteur choisit surtout « je » pour donner du poids à ce que ressent le personnage.

Ceci peut ne pas être très courant selon le genre littéraire, ou alors les lecteurs ont l’habitude (et certains l’espèrent). En cas de doute, vérifiez si c’est un procédé « habituel » ou « inhabituel » dans le genre littéraire de votre roman.

Ce que recherchent les lecteurs qui apprécient ce point de vue narratif interne, c’est comment sont vécus les faits « de l’intérieur ». Il est donc nécessaire de leur fournir de l’émotion, des sensations, du ressenti… Votre histoire a-t-elle besoin de générer une telle proximité ? Si oui, c’est sûrement le bon choix à faire.

Ce choix demande un développement méticuleux et poussé du personnage qui raconte. Tout va passer à travers son regard et son interprétation. Un lecteur va tout savoir de ce qu’il pense et ressent (la plupart du temps) et passer tout son temps de lecture avec ce personnage, dans sa tête (sauf s’il y a alternance de points de vue). Il faut un personnage accrocheur. Il peut avoir ses défauts (il vaut mieux qu’il en ait pour la crédibilité) et plein de nuances et de complexité, mais s’il est le seul narrateur de l’histoire, l’attachement du lecteur à ce personnage ne peut pas être « compliqué » ou « difficile ».

Si vous n’êtes pas sûr que ce point de vue soit approprié pour cette histoire que vous allez raconter, lisez des romans qui l’utilisent et essayez de déceler pourquoi l’auteur a fait ce choix. Qu’est-ce que ça apporte à l’histoire et qu’est-ce que l’auteur n’aurait pas pu faire s’il avait choisi un autre point de vue ?

Utiliser plusieurs points de vue narratifs internes à la troisième personne

D’abord, un exemple concret, avec la célèbre série Le Trône de fer de George R. R. Martin. Chaque chapitre est raconté du point de vue narratif interne d’un personnage (un découpage qui évite de créer de la confusion chez le lecteur). L’auteur utilise toutefois un nombre significatif de personnages/points de vue (ce n’est pas si fréquent d’en avoir autant).

On rencontre ce type de narration dans les histoires qui, à l’instar de la série de livres Le Trône de fer :

  • comportent plusieurs personnages d’importance égale (ou presque) sur l’histoire
  • racontent plusieurs histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres pour former l’histoire principale : de ce fait, vous avez besoin d’alterner des points de vue narratif internes à la troisième personne quand vos personnages évoluent chacun de leur côté. Attention, s’ils sont toujours ou souvent ensemble, cela représente peu d’intérêt et vous fait commettre facilement des bêtises. Notamment raconter les mêmes événements plusieurs fois (selon le point de vue de plusieurs personnages) ou bien vos personnages racontent à d’autres ce qu’ils ont vécu (alors que le lecteur y a assisté) ! Il faut que les personnages apprennent des choses ou agissent chacun de leur côté pour que l’histoire progresse. Plusieurs « parcours parallèles » racontent l’histoire. Ce qui n’empêche pas de faire vivre des situations similaires à ses personnages, si besoin, et chaque personnage les vit différemment.

Alterner des points de vue narratifs internes est difficile

Cela vous demande une grande préparation dans la structure de votre histoire pour avoir une vue de toute l’histoire et savoir quel personnage va vivre quoi, quand, comment tout ce qu’ils vivent est lié (vous racontez bien une seule et même histoire).

Si vous écrivez votre premier roman et que ce type de narration vous intéresse, vous pouvez éventuellement moins « souffrir » et prendre moins de risques en utilisant deux points de vue narratifs internes au maximum.

Déjà, un auteur peut consacrer bien plus de temps de narration à chaque personnage et un lecteur passe plus de temps avec chacun. Il a donc la possibilité de s’attacher aux deux. Si ce choix est indispensable à votre histoire, faites attention d’utiliser le second point de vue narratif pas trop tard dans le roman. La « rotation » de points de vue devrait permettre d’introduire tous les personnages importants pour l’histoire pas trop tard.

Tout est faisable, mais si vous voulez ne pas trop vous écarter des « standards », traditionnellement, les personnages importants apparaissent « au début » d’un roman.

Risques principaux à alterner les points de vue narratifs internes

Dans les romans qui utilisent bien ce procédé, vous vivez plusieurs scènes avec un personnage, vous laissez ce personnage pour passer au récit d’un autre personnage, et le fait de laisser un personnage « là où il est » pour en suivre un autre crée beaucoup de suspense. Mais attention à ce que le lecteur ne tourne pas les pages parce qu’un point de vue est nettement moins intéressant qu’un autre 😦

Des lecteurs peuvent préférer les passages racontés à travers la perspective de Machin et d’autres à travers les yeux de Truc-Chose. Certes, mais si Machin est un personnage captivant et que Truc-Chose est plus « creux », une majorité de lecteurs va redouter les passages racontés de son point de vue, voir les lire très vite : il y a des parties du roman qui sont bien et d’autres parties moins bien, juste parce que le narrateur est un personnage moins intéressant 😦

Autre risque : les voix qui racontent doivent être caractéristiques. Par exemple, il y a le personnage qui n’a peur de rien, celui qui doute, celui qui est parfois drôle… Ils ne peuvent pas être tous courageux, tous dans le doute, ou tous drôles. Mais il faut de la nuance et ne pas tomber dans la caricature pour essayer de les distinguer les unes des autres. C’est un aspect que je trouve difficile. Mais pas autant que celui qui va suivre.

Le risque de se mélanger les pinceaux.

Si le narrateur X déteste les chats, par exemple, et que le narrateur Y les aime bien, vous ne pouvez pas vous tromper quand vous écrivez la scène où le narrateur Y voit des chats. Y est celui qui aime bien les chats, ce n’est pas ce personnage qui va détourner le regard en voyant des chats, c’est l’autre ! Je sais que ça paraît évident, parce que vous connaissez bien vos personnages, mais quand vous écrivez un roman, des détails comme ça, il y en a sans arrêt.

Plus risqué encore, si votre intrigue est relativement complexe (complots, secrets, manipulations, etc.), au-delà de deux points de vue narratifs internes, il peut être difficile de se rappeler (même en prenant des notes) de qui détient telle information et qui ne la détient pas, ou pas encore.

Enfin, il faut effectuer des changements de points de vue narratifs internes de façon claire ; un lecteur doit comprendre, dès le début d’une nouvelle scène ou d’un nouveau chapitre, qui est le narrateur. Parfois, le simple changement de lieu, par exemple, indique de suite qui raconte – quand les personnages sont dans des lieux suffisamment distincts (ou le climat, ou autre élément permettant de savoir immédiatement qu’on a changé de point de vue narratif).

Pour ne pas prendre de risque, de nombreux auteurs écrivent le nom du lieu au début de chaque scène ou chapitre, ou encore le nom du personnage/point de vue… Quelque chose qui empêche de douter.

En tant que lectrice, j’adore ces histoires qui se rejoignent pour n’en faire qu’une. En tant qu’auteur, je me suis complètement plantée quand j’ai voulu le faire et je ne suis pas prête de recommencer.

Pour conclure

Un point de vue narratif interne vous fait raconter votre histoire à travers la perspective d’un personnage et ceci comporte de grands avantages pour certains romans, à la première comme à la troisième personne.

Les choses se compliquent avec deux points de vue narratifs internes et plus un auteur doit en faire alterner, plus son travail se complexifie. Mais avec une solide phase de préparation, on galère bien moins. Et puis ça permet d’apprendre plus de choses, en tout cas c’est mon ressenti, que d’écrire avec le point de vue omniscient qui, souvent, est « commode » ou « arrangeant ».

Mais le point de vue omniscient n’est pas facile à manier. Il n’existe aucun « choix de la facilité » (à mon grand regret). Il crée moins de tracas, mais il a ses pièges. Lui aussi, il est parfois très casse-tête.

Pour choisir, il faut savoir de quoi son histoire a besoin. Ne pas laisser ses préférences de lecteur interférer dans le choix. Lire des romans et « décrypter » le choix qui a été fait aide beaucoup, je trouve, et aussi faire des exercices d’écriture, comme écrire une scène d’un point de vue et la réécrire d’un autre point de vue.

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