Comment écrire un roman d’un point de vue omniscient ?

En ce moment, à mes heures perdues, j’étudie comment écrire avec le point de vue narratif omniscient ; je m’exerce aussi et ça va un peu mieux, depuis quelques jours. Je vais faire le point sur ce qui me paraît maintenant plus clair.

1- Quand plusieurs personnages sont dans la même scène, le narrateur omniscient ne peut pas décrire en détails ce que ressentent tous les personnages

Si vous écrivez un roman du point de vue narratif omniscient, le narrateur peut informer le lecteur de ce qui se passe dans la tête de plusieurs personnages présents dans la même scène (avec un point de vue narratif interne, c’est impossible).

Seulement, puisque plusieurs personnages sont présents, le narrateur ne peut pas entrer longuement dans la tête de tout le monde.

Imaginons que Paul et Pierre soient perdus dans la jungle et découvrent une grotte.

Avec le point de vue omniscient, il serait impossible d’écrire quelque chose comme : « Paul observa les serpents. Ces horribles créatures qui lui donnaient la nausée sur un écran de télévision le répugnaient tant qu’il sentit son pouls s’accélérer. Satanées bestioles ! Il recula d’un pas et se heurta à Pierre. Paul ne me fait pas confiance, songea Pierre. Combien de fois lui avait-il répété que les serpents de la région n’étaient pas venimeux ? Une nouvelle fois, il contint sa colère puis il s’engouffra dans l’obscurité, déterminé à explorer la grotte avec ou sans Paul. »

On ne peut pas entrer dans la peau de plusieurs personnages en même temps. C’est le « chaos » et émotionnellement, c’est insupportable pour un lecteur ; on lui demande de s’attacher relativement fort à deux personnages à la fois.

2- Gérer des scènes avec plusieurs personnages sans se focaliser sur l’un ou l’autre

J’ai repéré plusieurs procédés dans les romans que j’ai lus dernièrement. J’ignore si ces procédés portent un nom, mais ce n’est pas très grave, je pense.

Si, dans la scène, il n’est pas important que le narrateur soit focalisé sur un personnage en particulier, il peut décrire les émotions d’un personnage, et pour l’autre ou les autres, quelque chose de plus intellectuel (une pensée, réflexion, connaissance…)

Par exemple : « Terrorisé à la vue d’un serpent, Paul sortit aussitôt de la grotte. Pierre, sachant que la région n’abritait aucune espèce venimeuse, continua de s’engouffrer dans l’obscurité ».

En fait, on essaie d’avoir une sorte d’équilibre. 

Le narrateur omniscient peut aussi décrire ce qui se passe dans le corps des personnages. Alors le lecteur déduit les émotions ressenties. « Le taux d’adrénaline de Paul monta subitement ; Paul se sentit nauséeux, etc. »

Il peut également décrire ce qui permet visuellement de savoir ce que ressentent les personnages. Ex : « Paul essuya ses mains moites sur sa veste ; Paul s’était pétrifié devant la grotte, etc. »

L’idée est de créer des émotions chez un lecteur, mais ça ne le fait pas « entrer dans la tête » des personnages. Donc si vous écrivez une scène où le récit est focalisé sur un personnage, mais que celui-ci n’est pas seul et qu’il faut parler aussi de ce que les autres pensent/ressentent, vous pouvez le faire en « montrant ».

Le lecteur sait beaucoup de choses sur les pensées/émotions de X (mais pas comme avec un point de vue interne). Et pour Y, qui est présent aussi, le lecteur ne fait que voir et déduire. Parce que Y tremble, le lecteur déduit que Y a peur, par exemple.

C’est un peu comme si le lecteur ne savait que ce que X savait de Y. Mais pas complètement, pas comme avec un point de vue interne, bien sûr. Puisque c’est le point de vue omniscient ; le narrateur peut toujours dire quelque chose que X ignore de Y et vice versa.

Un narrateur omniscient peut tout à fait décrire ce qu’il y a dans la tête de chacun sans développer.

Par exemple : « Terrorisé à la vue d’un serpent, Paul ressortit aussitôt de la grotte. Pierre, agacé par le comportement de son ami, continua de s’engouffrer dans l’obscurité ».

Il ne faut pas en abuser, parce que ça ne montre rien (ce n’est pas très vivant). Mais c’est possible.

Autre exemple : « Paul avait toujours détesté les serpents. Ces reptiles pouvaient même lui donner la nausée lorsqu’il les voyait à la télévision. Les serpents fascinaient Pierre depuis son plus jeune âge ».

Et à partir du moment où ça commence à ressembler à une liste d’informations, il est temps d’utiliser un autre procédé.

Par exemple, ceci ne passe plus : Paul avait toujours détesté les serpents. Ces reptiles pouvaient même lui donner la nausée lorsqu’il les voyait à la télévision. Les serpents fascinaient Pierre depuis son plus jeune âge. Jean en avait peur, mais lorsqu’il apprit que les serpents de la région n’étaient pas venimeux, il suivit Pierre sans protester. Les reptiles écœuraient Jeanne, qui ne mettait pas un pied devant l’autre sans vérifier le sol.

Comme ça fait « listing », il faut montrer plus de choses.

Par exemple, écrire un dialogue entre Paul et Jeanne qui sont du même bord. Ensuite, Pierre entre dans la grotte aux serpents ; il n’a pas peur, il sait qu’ils sont inoffensifs. Plus loin, dans la scène, on aura l’opportunité de voir que Jean fait confiance à Pierre.

En fait, pour écrire ces scènes du point de vue narratif omniscient, il faudrait se mettre dans la peau d’un conteur qui regarderait ce qui se passe comme s’il était « au-dessus » et qu’il voyait tout. Toutefois, il peut décrire des « choses internes », parce qu’il connaît les personnages. Mais il n’est pas pour autant « dans leur tête ».

C’est comme si vous étiez avec un ami et que vous observiez ensemble, sur un écran, un groupe de personnes que vous connaissez, mais votre ami ne les connaît pas.

Ces personnes entrent dans une pièce. Vous connaissez ces gens, donc vous pouvez dire plus de choses sur eux que votre ami. Si l’écran montre que Robert se ronge les ongles, vous pouvez dire à votre ami que Robert est nerveux parce qu’il déteste être enfermé dans une pièce pleine de monde. Vous pouvez dire plein de choses, d’où vient cette nervosité par exemple, mais vous ne pouvez pas dévoiler dans les moindres détails ce que ressent Roger, parce que vous n’êtes pas lui.

Si vous écrivez une scène où il y a deux personnages ou plus, et qu’il est nécessaire de parler de ce qu’ils pensent et/ou ressentent, n’entrez pas « dans les détails » de leurs ressentis et réflexions. L’idée c’est que moins on entre là-dedans et plus on est libre de « tourner la caméra » sur le personnage que l’on souhaite, quand on le souhaite.

Bien sûr, si le narrateur se focalise sur un personnage, il peut entrer dans les détails et même dans la tête du personnage. Mais un narrateur omniscient conserve quand même cette espèce de distance. Pour que ce soit équilibré, je crois, quand le personnage ne sera plus seul dans la même scène ou quand, dans une autre scène, le récit se focalisera sur un autre personnage.

 

3- Faire des transitions d’un personnage à un autre avec un point de vue omniscient

J’ai trouvé difficile d’écrire une scène où le récit est focalisé sur un personnage puis, dans la même scène, « arrive » ou « apparaît » au moins un autre personnage… Je constate qu’il s’agit de créer des sortes de »transitions » qui vont éloigner le lecteur du personnage sur lequel il était focalisé.

J’ai observé différentes choses dans plusieurs romans utilisant le point de vue omniscient.

Le dialogue

Le lecteur est relativement proche d’un personnage (mais pas comme avec un point de vue interne). Il le suit de près et connaît ses pensées/émotions, pendant plusieurs pages parfois.

Au moins un autre personnage va faire son apparition et il est utile de décrire aussi ce qu’il pense et/ou ressent.

J’ai l’impression que dans ce cas, les dialogues sont très utilisés pour ça, en général. Hop, un petit dialogue et le lecteur « quitte » la tête du personnage. Alors, il est possible d’entrer dans la tête de l’autre.

Mais pas trop…

La « distance »

Si une scène se focalisait sur Jean et, qu’après un dialogue, on voyait ce que pense/ressent Jeanne, ce ne serait pas aussi long et détaillé qu’avec Jean. Il me semble que ce serait bizarre. Pour se focaliser sur Jeanne, il faudrait changer de scène.

Par ex. on a trois pages sur Jean et la tristesse qu’il ressent et ce qu’il fait en étant si triste, etc. Jeanne survient dans la scène. Petit dialogue (ou long). Tout à coup on peut lire « Jeanne s’inquiéta de voir Jean si triste ».

Quelque chose comme ça, ou un peu plus, mais pas autant qu’avec le personnage qu’on suivait de près au début de la scène.

La narration n’est plus focalisée sur Jean à 100%, mais on ne peut pas tout à coup la focaliser à 100% sur Jeanne ; ça demanderait au lecteur « d’oublier » momentanément Jean, alors que tout a été fait pour qu’il se sente plus proche de Jean dans cette scène.

Une description

Je viens de lire une scène dans un roman. On suit un seul personnage qui a peur et qui fuit. C’est assez long et plutôt prenant. On entre bien dans sa tête (mais bien moins que si c’était un point de vue interne). La scène continue et le personnage qui fuyait change de lieu. Description du nouveau lieu. Puis il rencontre un ami. Court dialogue, et on voit ce que pense l’ami.

On ne s’en rend pas compte, si on ne fait pas attention, mais on est comme « sorti de la tête » du premier personnage avec la description des lieux.

En outre, j’ai observé que :

  • ce que pense l’ami est « bref » (une petite phrase sur ses pensées, dialogue, une petite phrase sur ses pensées, description de quelque chose)
  • on entre bien moins dans la tête du premier personnage, maintenant qu’il n’est plus seul dans la scène
  • quand la scène se termine, elle se termine avec, à nouveau, les pensées du premier personnage ; elle reste focalisée majoritairement sur lui comme au début.

Les informations inconnues des personnages

Pour décrire la perspective d’un autre personnage (ou plusieurs) qui survient dans la même scène, alors que le récit se focalisait sur un personnage, pas mal d’auteurs donnent des informations inconnues des personnages.

Par exemple, Pierre et Paul sont la jungle. Le récit, dans une scène, est longuement focalisé sur Pierre, ce qu’il fait, pense, ressent… Arrive une petite série de paragraphes expliquant l’histoire du temple secret que tout le monde espère découvrir un jour dans cette jungle.

Avec toutes ces infos, un lecteur a comme « oublié » qu’il était si proche de Pierre. Le récit peut alors décrire un peu ce que pense/ressent Paul (et Jacques et Martin…).

Ce que fait l’autre personnage

Si le récit se focalise sur Michel, et qu’il faut parler un peu de ce que pense Roger aussi, il est possible d’écrire quelque chose comme « Michel blablabla (on est focalisé sur Michel pendant un moment)… puis quelque chose relie les personnages et on voit ce que fait Roger. C’est d’abord une description, éventuellement elle permet de déduire ce que Roger pense ou ressent. Ensuite seulement, on entre dans sa tête.

Par exemple : « Michel blablabla… » et soudain Michel entend du bruit et voit Roger.

Et disons que celui-ci est en train de fabriquer une canne à pêche. On imagine toute une description… Quand le lecteur est bien plongé dans la fabrication de la canne à pêche, il a « oublié » qu’il était dans la tête de Michel. Il peut donc lire des choses comme « Roger était prêt à tout pour manger ce soir-là » ou « Roger avait tellement faim qu’il n’était pas d’humeur à discuter » et ça passe bien.

Il y a certainement bien d’autres « trucs » ; l’idée est toujours de sortir de la tête du personnage sur lequel le récit se focalisait, dans le cas où le récit se focalisait sur un personnage, avant d’entrer dans la tête d’un autre, avec une forme de transition.

4- Le point de vue omniscient permet de donner toutes sortes d’informations (connues ou non des personnages) mais pas n’importe quand

Le narrateur omniscient peut vraiment dire beaucoup de choses et justement, parce qu’il est au courant de tout, il est extrêmement tentant de tout dire quand on utilise ce point de vue. Mais ce n’est pas parce que c’est possible de le faire que c’est toujours le bon moment de le faire.

Par exemple, revenons dans la jungle, devant la grotte. Si le lecteur devait absolument savoir quels serpents se trouvent dans la région, quels sont ceux dans la grotte et comment Pierre peut en savoir autant sur les serpents, il faudrait planifier cette distribution d’infos. Sinon, la scène ne serait qu’une longue description des serpents et du passé de Pierre ; ça ressemblerait à une encyclopédie plutôt qu’une fiction où des personnages vivent des événements.

J’ai noté quelques « trucs » en lisant trois romans :

  • les informations que le lecteur doit obtenir peuvent être courtes (maximum un paragraphe) et placées quand la tension retombe dans une scène
  • les informations peuvent être courtes ou longues mais « vivantes » ; elles font partie de l’action : un personnage est en train de lire quelque chose, écouter la radio, regarder la télévision…
  • les informations peuvent être courtes et survenir à la fin d’une scène, alors que l’action est terminée, et présenter une forme de suspense avec une nouveauté
  • les informations courtes peuvent être placées entre des dialogues ou des descriptions : échange de répliques, petite info, description de quelque chose, petite info…

5- Le point de vue omniscient permet de donner toutes sortes d’informations inconnues des personnages mais il ne faut pas en abuser

Imaginons que j’aie besoin de donner certaines infos au lecteur de mon histoire à propos de la jungle dans laquelle Paul et Pierre sont perdus. Disons juste un paragraphe qui parlerait de la chaleur humide et étouffante de la région ainsi que de la végétation locale parfois dangereuse.

Donc je vais décrire les lieux. Je vais choisir quelles infos le narrateur va donner.  Certaines informations sont inconnues de Pierre ou de Paul ? Aucun problème, le narrateur est omniscient. Puis je passe à la suite ; Pierre et Paul découvrent une grotte…

Mais si je fais ça trop souvent, le récit va manquer de vie. Je ne vais quasiment faire que « dire des choses » et m’épargner de les montrer.

Pour que le récit soit plus vivant, je peux peut-être montrer qu’il fait chaud avec des personnages qui transpirent sans même bouger. C’est plus vivant que d’écrire qu’il fait chaud.

Je peux peut-être montrer qu’il y a des plantes qui donnent des boutons, quand Paul cueille une fleur. C’est plus vivant que d’écrire qu’il y a des plantes toxiques dans cette jungle.

Le point de vue omniscient permet au narrateur de donner des informations que les personnages ignorent, mais je trouve que parfois, ça pousse à la « simplicité ».

6- Un narrateur omniscient peut faire des « interventions » sur le récit ou pas

Il s’agit de choisir ce qu’on veut faire (ou pas), à quel point, quelle fréquence quand on écrit son roman. Il y a des narrateurs omniscients qui, soudainement, semblent ne plus être « neutres ». Il y a des romans où cette impression ne se fait jamais sentir ou très peu.

Voici des exemples inspirés de choses que j’ai vues dans plusieurs romans. Par moments, dans les romans utilisant le point de vue omniscient, il peut y avoir des espèces d’interventions dans le récit, qui donnent plus ou moins l’impression que soudain, le narrateur devient « quelqu’un ». Mais on ne sait pas qui. Il n’est personne et pourtant il est là.

« Paul trouvait Jeanne très belle. Une femme aussi belle, on en rencontrait peu dans les rues de Ville-Machin-Truc. »

Est-ce que Paul se dit qu’il y a peu de belles femmes dans la ville ? Ou est-ce que le narrateur donne cette information ? Je pense que le plus important est que ça serve à quelque chose. L’information est là ; elle doit être suffisamment importante pour être là.

Personnellement, en tant que lectrice, je préfère quand les auteurs ne font pas ce genre de choses et je voudrais essayer de ne pas le faire, intentionnellement du moins, si j’y arrive.

Mais s’il s’agit d’une intervention, pour moi, elle passe bien dans ce cas. Même si la beauté est quelque chose d’extrêmement subjectif, le narrateur peut m’informer que les femmes très belles ne courent pas les rues parce que Paul trouve Jeanne très belle ; c’est une info utile.

« Paul trouvait Jeanne très belle. Mais Paul trouvait toutes les femmes très belles. »

En tant que lectrice, quand un auteur fait ça, je « perçois » une sorte d’intervention qui me fait sortir de ma lecture. Une voix semble donner son opinion sur un personnage. Je ne suis plus seule avec mon Kindle Paperwhite !!

Est-ce que Paul a conscience de trouver toutes les femmes très belles ? Ou est-ce que le narrateur donne une info à propos de Paul ? Je penche pour la deuxième option.

J’ai lu des romans où je n’ai jamais eu cette impression. On va plutôt lire des choses telles que « Comme toutes les femmes qu’il rencontrait, Paul trouva Jeanne très belle ». On ne sent pas qu’une voix a plus ou moins son mot à dire sur Paul. C’est plus « neutre ».

Mais il y a des auteurs qui adorent faire ça et des lecteurs que ça ne dérange pas, et même qui aiment beaucoup.

« Paul eut le souffle coupé en voyant la jeune femme. Elle s’appelait Jeanne et elle était belle à vous faire chavirer le cœur. »

Là, le narrateur semble s’adresser au lecteur de façon plus directe. Moi, je sors direct de l’histoire. Je ne peux pas expliquer pourquoi. Je sais que beaucoup de lecteurs ne sont pas du tout perturbés.

C’est juste un choix qu’on doit faire en tant qu’auteur ; est-ce qu’on utilise ce genre de procédés, un peu, souvent, pas du tout ? Je me dis que du moment qu’on en a conscience, qu’on sait que ça existe, on essaie de le maîtriser. Ce qui fait commettre des erreurs, c’est de ne pas avoir assez conscience de ce qu’on est en train de faire.

***

Voilà pour les principales difficultés dont j’ai personnellement fait l’expérience jusque-là et les aspects du point de vue narratif omniscient qui ont retenu mon attention.

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