5 processus d’écriture de roman (avec ou sans structure)

Chaque auteur a son processus d’écriture. Chaque auteur essaie de trouver sa façon idéale de travailler sur son roman. Parfois, les écrivains comprennent comment ils fonctionnent le mieux après plusieurs romans. Certains disent que leur processus d’écriture évolue au fil des ans. Il peut aussi dépendre en partie des histoires à écrire.

Maintenant, si vous lisez des interviews d’auteurs, vous repérez des sortes de tendances.

Certains auteurs n’écrivent pas leur histoire avant de l’avoir planifiée. On dit que ce sont des auteurs structuraux. D’autres ne font pas de plan ; ils sont appelés auteurs scripturaux. Bien sûr, ces termes schématiques ne correspondent pas à la réalité. Entre ces deux grandes approches pour écrire un roman, il y a d’innombrables façons d’écrire.

Pour essayer de visualiser concrètement des processus d’écriture, je propose cinq « profils » d’auteurs, avec quelques exemples. Certes, dix mille profils ne suffiraient pas à couvrir le sujet ! Mais étudier ce que font des auteurs peut donner des idées pour améliorer son processus.

1- L’auteur connaît la fin de l’histoire avant de l’écrire

De nombreux romanciers passent un peu ou beaucoup plus de temps à structurer une intrigue qu’à écrire une première version de leur histoire.

Cette phase préparatoire concerne aussi, assez souvent, la création de personnages et leur développement (ou comment ils évolueront dans l’intrigue). Il y a éventuellement la création d’un « univers » et/ou des travaux de recherches – bien que certains auteurs préfèrent ne pas tout faire en même temps.

Avec une structure, un manuscrit peut être écrit relativement vite. Ces auteurs peuvent  manquer d’inspiration, mais comme ils savent où ils vont, on voit généralement des durées comme trois, quatre, six mois d’écriture. Bien sûr, cela ne dépend pas que de la précision de la structure.

Certains auteurs structurent énormément : ils vont jusqu’à planifier les scènes. Ils ont parfois déterminé (même si ça peut changer) le nombre de mots dans chaque partie de leur histoire. D’autres structurent de façon moins précise. Aussi, des auteurs dits « structuraux » n’écrivent pas du tout pendant cette phase de préparation, tandis que d’autres ont besoin d’écrire un peu, par exemple, certaines scènes qui donnent vie à leurs personnages.

Dans ce « profil », nous trouvons volontiers (à titre d’exemple) :

  • des auteurs de romans policiers, en raison des contraintes du genre ;
  • des auteurs qui s’apprêtent à écrire une histoire à l’intrigue complexe, peu importe le genre – il s’avère indispensable de préparer scrupuleusement ses rebondissements (ex : un thriller politique avec de nombreuses manigances) ;
  • des auteurs de science-fiction, fantasy, des genres littéraires dont les histoires requièrent (couramment) un casse-tête sur la création d’un univers fictif ou partiellement fictif – il en découle la mise en place de règles pour la cohérence de l’histoire et souvent l’élaboration de personnages qui entraîne une réflexion sur leur rôle, etc. ;
  • des auteurs qui projettent d’écrire une histoire où au moins un personnage subira une importante évolution (personnelle, intérieure, psy) ;
  • des auteurs de romans comprenant un nombre élevé de personnages.

Si structurer est nécessaire quand il y a des contraintes ou des codes, beaucoup d’auteurs structurent parce que c’est une phase du travail qu’ils apprécient. Ils aiment bâtir, ils aiment les casse-tête, les puzzles… Cela peut aussi être rassurant.

Précisons que même avec une structuration minutieuse de l’intrigue, des détails peuvent  changer en cours d’écriture. Il semble rare qu’on obtienne exactement ce qu’on avait planifié. Contrairement à une idée reçue, même quand un auteur structure une histoire, il devra improviser. Entre un « plan » et un manuscrit de 150 000 mots, il reste de quoi improviser… !

Pas mal d’auteurs français d’aujourd’hui sont connus pour travailler sur un plan ou du moins pour connaître la fin d’une histoire avant de l’écrire, par exemple Jean-Christophe Rufin, Marc Lévy, Guillaume Musso, Delphine de Vigan.

Quand on lit un auteur comme John Grisham (intrigues compliquées, bonjour), on se doute qu’il ne peut pas trop improviser. Dans la petite interview ci-dessous, il explique que l’écriture à proprement parler lui demande 6 mois de travail, de janvier à juillet tous les ans (la phase la plus productive allant de janvier à mars) – à raison de 1000 à 2000 mots par jour, 5 jours par semaine. C’est également un écrivain particulièrement « ritualiste » (même lieu, mêmes horaires précis, le petit café de la même marque dans la même tasse).

John Grisham est un écrivain supra-prolifique (deux romans par an). Sans doute parce qu’il écrit à temps plein et ces auteurs de carrière ont souvent des assistants de recherche, une équipe de relecteurs, éditeurs, correcteurs et patin-couffin… Mais son organisation plutôt rigoureuse participe aussi à cette productivité.

2- L’auteur ne connaît pas l’histoire qu’il va écrire et encore moins la fin

Une autre façon d’écrire un roman ressemble à l’inverse de ce que nous venons d’étudier.

Un de mes auteurs préférés, Stephen King, est une illustration parfaite de ce profil. Pour lui, connaître la fin avant d’écrire, « c’est comme manger son dessert avant de commencer son repas ». Il peut avoir une idée de départ qui, finalement, ne va pas se concrétiser au cours de l’écriture. Il va là où l’histoire le mène (interview source).

Les auteurs qui fonctionnent bien de cette manière sont appelés auteurs scripturaux.

Deux précisions.

Ces auteurs effectuent parfois des travaux de préparation considérables. Ils font par exemple des recherches, doivent voyager, lire des livres sur un sujet spécifique. Des idées pour leur histoire peuvent apparaître pendant cette période et ils peuvent les noter, mais sans structurer quoi que ce soit.

Les auteurs dits scripturaux peuvent être bien organisés. Ils ont une image d’artistes en pleine folie créatrice qui attendent d’être touchés par la grâce de l’inspiration en fixant les nuages, mais la réalité, c’est qu’ils travaillent aussi beaucoup sur leur projet.

En ce qui concerne purement la structure de l’intrigue, il n’y a pas ou très peu de préparation. La majorité ou la totalité des décisions à prendre se font en cours d’écriture de la première version du manuscrit.

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Souvent, une idée flotte dans la tête d’un auteur « scriptural » et c’est pendant l’écriture que l’idée va se développer en histoire. Parfois, l’idée de départ va complètement changer.

Ces manuscrits peuvent faire l’objet de nombreuses révisions successives en cours d’écriture : les auteurs reprennent ce qu’ils ont écrit avant d’écrire quoi que ce soit de nouveau – parfois quand ils ont terminé pour la journée, parfois avant de commencer une nouvelle « session » d’écriture.

C’est évidemment (avec ou sans structure, d’ailleurs) plus difficile au début. Quand vous commencez à avoir des dizaines de milliers de mots, vous avez plus de « matière », plus d’éléments, d’événements, d’informations, de détails pour pouvoir avancer.

Dans ce « profil », nous trouvons volontiers :

  • des auteurs qui, après une idée initiale, ont rapidement besoin de coucher les mots sur le papier pour voir concrètement comment sont leurs personnages, ce qu’ils font, comment est le décor… Tout est imprécis, ou ça n’existe pas dans leur esprit, tant que ce n’est pas écrit noir sur blanc.
  • des auteurs passionnés par l’acte d’écrire plus que par le « produit fini » (comme le dit Stephen King) : ils peuvent avoir une idée d’histoire, l’envie d’aborder un certain sujet, avoir un thème en tête ou encore visualiser vaguement un personnage… mais ils n’ont pas de vision globale d’une histoire ; leur plus grand bonheur n’est pas d’imaginer une histoire mais d’écrire ce qui leur passe par la tête petit à petit.

 

3- L’auteur planifie un peu et se laisse une grande marge d’improvisation

Amélie Nothomb travaille de cette manière : elle connaît le point de départ et « la destination » (le dénouement) mais ne prépare pas « l’itinéraire »…

Comme Amélie Nothomb, le célèbre auteur américain de romans policiers, Michael Connelly, connaît le début et la fin de ses histoires avant de les écrire. Mais ce qui mène du début à la fin, il l’ignore tant qu’il ne l’écrit pas (article source en anglais).

Cet auteur qui planifie très peu se casse néanmoins la tête pendant des mois avant d’écrire. Ecrire un roman lui demande généralement 3 ou 4 mois, mais il y songe depuis 7 ou 8 mois. En revanche, il ne prend pas de notes et ne fait pas de plan pendant cette période (et il travaille en même temps sur un autre livre).

Beaucoup d’auteurs travaillent en mode « d’improvisation partielle », ni scripturaux, ni structuraux.

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De nombreux auteurs improvisent pendant l’écriture, tout en se donnant les repères dont ils ont personnellement besoin.

  • Certains auteurs prévoient une fin et c’est tout. Elle peut être détaillée ou le sera au long du premier jet.
  • D’autres envisagent plusieurs fins possibles et ça se précisera plus tard, en écrivant.
  • Pour d’autres encore, cette improvisation partielle consiste à écrire en connaissant uniquement les/quelques grands moments de l’histoire. On ne peut pas vraiment parler de plan. Par ex. : Jean va tuer Jeanne. Le fantôme de Jeanne va revenir hanter Jean. Jean va croire qu’il devient fou. Jeanne va se venger. Jean va mourir.
  • etc.

Globalement, moins vous planifiez, plus vous devez relire/retoucher/réécrire ce que vous avez écrit la fois précédente – et/ou une fois que votre premier brouillon est achevé. Ceci dit, des auteurs qui planifient beaucoup retouchent aussi beaucoup ce qu’ils écrivent au fur et à mesure et/ou quand la première version est complète.

4- L’auteur structure son roman tout en écrivant

Si des auteurs comme J.K. Rowling planifient longuement et avec des tableaux, d’autres planifient tout en écrivant (ce qui ne les empêche pas d’avoir aussi des tableaux).

James Ellroy est connu pour travailler ses romans de cette façon. Il planifie tout en détails mais, pour ce faire, il écrit. Ce qui fait que lorsqu’il a structuré une intrigue, il se retrouve avec des centaines de pages.

J’ignore si James Ellroy travaille précisément comme ça, mais je peux décrire une façon possible de se retrouver avec un manuscrit qui ressemble à un synopsis.

  • Une structure est déterminée dans ses très grandes lignes (grand tournants). Par exemple :  Situation initiale = un inspecteur de police a sombré dans l’alcool, Evénement déclencheur = un meurtre est commis et le policier doit se rendre sur la scène de crime, il essaie d’abord de dessoûler… Et la suite est déterminée aussi, jusqu’au dénouement (il est souvent plus facile de ne pas commencer par le début).
  • Entre chaque moment clé, se mettent en place d’autres moments importants et des détails s’ajoutent aussi à la structure. John, inspecteur de police dépressif suite à la mort de sa femme, a sombré dans l’alcool, il boit du whisky dans un bar et il raconte sa vie au barman… Une femme est assassinée et le patron de John lui demande de le rejoindre sur place, mais John, doit dessoûler, il se fait vomir et va prendre une douche froide ; en chemin il renverse une poubelle avec sa vieille voiture bonne pour la casse et doit baratiner une patrouille de police qui passait par-là… Les idées arrivent petit à petit avec de plus en plus de détails…  (tiens, et si le crime ressemblait étrangement au meurtre de la femme de John ?)
  • Un auteur travaillant de cette façon peut déjà commencer à développer certaines scènes. Il peut aussi continuer de planifier sans trop entrer dans les détails, jusqu’à tout planifier et développer après. Ou bien ça dépend des passages.
  • Bref, à un moment donné dans son travail de structuration, l’auteur en arrive à un niveau de détails qui concerne les scènes.

Généralement, on commence avec une « macrostructure » et on va vers la « microstructure ».

Au final, l’auteur obtient une sorte de résumé, certes un très long résumé, 50 000 mots, beaucoup plus… Certains vont considérer que c’est un premier jet ; d’autres vont plutôt le voir comme une structure. Peu importe. Arrive une phase d’écriture (ou de réécriture selon comment on le vit), au cours de laquelle le travail consiste à « entrer dans les détails » – et « écrire correctement » c’est-à-dire soigner le style, qui n’a généralement pas été une préoccupation jusque-là.

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Dans un synopsis de dizaines de milliers de mots, la structure du roman est développée jusque dans ses scènes mais l’écriture n’est généralement pas « soignée ». C’est pour la phase suivante.

Dans ce « profil », nous trouvons volontiers :

  • des auteurs qui adorent réécrire ; ils préfèrent réécrire qu’écrire mais il faut bien « créer de la matière » à réécrire, donc ils s’y mettent en structurant ;
  • des auteurs qui, comme James Ellroy, ont peur « de leur chaos intérieur » donc ils structurent, mais ils ont besoin de planifier sous une forme déjà « littéraire » (être déjà dans l’acte d’écrire, narrer des événements, commencer à transmettre des émotions…) même si le style n’est pas une priorité à cette étape.
  • des auteurs qui ont besoin de planifier mais aussi besoin d’écrire « ce qui se passe », notamment afin de visualiser plus clairement qui sont leurs personnages, ce qui les pousse à agir, etc.

5- L’auteur préfère la réécriture

Quelques auteurs français qui passent surtout du temps à réécrire et réécrire : Bernard Werber, Christine Angot.

Des auteurs vont écrire la première version de leur roman. Avec ou sans structure, avec ou sans connaissance de la fin. Vient ensuite la phase la plus longue et importante de leur travail : celle des révisions. Mais pas tellement pour résoudre des problèmes. Ils complètent leur oeuvre.

La différence avec des révisions classiques (des relectures pour identifier et réparer des problèmes de fond), c’est que des aspects du roman peuvent être volontairement laissés de côté (enfin, plus ou moins selon les auteurs).

Ce que d’autres auteurs font directement pendant qu’ils écrivent la première version de leur histoire, les auteurs passionnés par la réécriture vont plutôt le faire en ajoutant comme des strates à l’histoire. Le matériau de départ n’est pas une structure ou un synopsis, c’est bien une histoire, complète, mais tout n’a pas été traité avec la même attention

Un auteur qui adore réécrire peut, par exemple, reprendre un premier brouillon et retravailler un personnage important. Lorsqu’il a terminé, il peut reprendre le manuscrit et peaufiner la relation entre ce personnage et un autre. Une fois que c’est fait, il va, par exemple, améliorer une histoire secondaire. Etc.

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De nombreux auteurs déclarent ne pas aimer la phase de l’écriture. Ils aiment surtout « la rêverie qui la précède » (comme le dit Patrick Modiano) ou bien ils aiment réécrire ce qu’ils ont écrit !

Ces auteurs conservent parfois chaque version de leur manuscrit. Sûrement pour pouvoir faire des comparaisons et voir l’évolution du travail.

Si certains changements nécessitent d’importantes retouches partout dans le manuscrit (comme ajouter un personnage), de nombreuses modifications sont possibles sans tout bouleverser, comme réécrire une scène pour qu’elle se passe sur la plage et non sur un bateau, ou changer l’état de santé d’un personnage, etc. Mais les auteurs qui réécrivent un manuscrit volontairement, et de nombreuses fois, peuvent aussi se focaliser essentiellement sur des petits détails ; ce sont les choses importantes pour eux.

***

Il y aurait d’autres processus d’écriture intéressants à explorer, comme ceux des auteurs qui n’écrivent pas chronologiquement ! Mais comme le disent de nombreux écrivains, pour savoir comment écrire un roman, il faut surtout écrire un roman.

2 réflexions sur “5 processus d’écriture de roman (avec ou sans structure)

  1. pierforest dit :

    Passionnant tout cela et en même temps un peu rassurant. Je pensais que pour écrire un roman il fallait obligatoirement beaucoup de structure, alors que vous démontrez que des écrivains prolifiques y arrivent sans celle-ci. Je réalise que je suis davantage scriptural, parce que c’est l’action d’écrire qui m’amène à découvrir l’histoire au fur et à mesure qu’elle se déroule. Il y a d’ailleurs, un grand moment de joie quand la fin se dévoile. J’ai aussi besoin de me relire, surtout avant, pour retrouver le fil émotif, la zone qui me permet de continuer le voyage. Un grand merci à vous, ça fait ma journée. 🙂

    J'aime

    • Mariella dit :

      Merci pour votre commentaire !
      On peut facilement avoir l’impression qu’il « faut » structurer, par endroits c’est carrément présenté comme la seule approche efficace. Je fais attention de ne pas faire passer cette idée. Pas toujours facile puisque je structure. Mais il n’y a pas de règle à suivre. Chacun doit trouver ce qui marche pour lui personnellement.
      Je peux à peu près imaginer ce que vous décrivez, mais ce serait très angoissant pour moi 🙂

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