Crédibiliser l’histoire de son roman (1/2)

J’étudie différents procédés pour rendre crédible une histoire dans laquelle peu de choses sont vraies ou possibles (a priori).

Ou une histoire basée sur un événement dont on peut douter qu’il se produise un jour, ou qui comporte des éléments discutables d’un point de vue scientifique.

Il y a des lieux, des faits, des technologies, des pouvoirs, ou encore des êtres, dont on peut douter de l’existence, ou tout cela à la fois…

N’oublions pas qu’un roman dont l’action se déroule dans des lieux qui existent vraiment, avec des personnages que chacun pourrait rencontrer dans la vraie vie, peut aussi souffrir d’un manque de crédibilité. Je pense que ces procédés se rencontrent chez toutes sortes d’auteurs. Mais je lis surtout de la science-fiction et du fantastique ; je suis  inspirée par des lectures assez spécifiques.

Je présenterai ce à quoi j’ai réfléchi dans deux articles (la suite est ici !).

1- L’imperfection des humains

Si quelque chose d’inexistant (jusqu’à preuve du contraire) fait partie de l’histoire, des recherches, vérifications, réflexions en amont de l’écriture sont souvent indispensables pour rendre ça plausible – et aussi pour éviter certains clichés, je pense. Mais sans humains crédibles, rien ne peut paraître vraisemblable, qu’il s’agisse des littératures de l’imaginaire ou pas.

Des personnages sont probablement plus « vrais » s’ils agissent pour des motivations personnelles compréhensibles. Je veux dire, un lecteur peut ne pas « adhérer » aux motivations d’un personnage, mais il doit pouvoir les comprendre.

Je trouve aussi qu’on entre bien dans une histoire (et on n’en sort pas) quand se manifestent de façon concrète divers éléments qui font l’humanité, comme des valeurs, ou des convictions, des traits de caractère (qui peuvent être des atouts ou des inconvénients), des compétences et incompétences, des peurs, des fragilités, des regrets, des problèmes dans la vie…

Même si on sait que l’histoire est impossible, ça nous fait mettre de côté notre incrédulité. Si rien ou presque n’est familier, au moins ces choses très humaines le sont.

J’ai lu cette année un roman de science-fiction française, un space opera basé sur une idée originale et disons que c’est un pari risqué niveau crédibilité. Personnellement, même si je n’ai pas adoré cette lecture, je n’ai pas douté. Les raisons sont nombreuses, mais la principale, c’est probablement que dans cet univers fictif « incroyable », les personnages ne sont pas parfaits, comme dans la vraie vie.

Surtout le personnage central qui a des problèmes de gestion de la colère, des problèmes familiaux, des problèmes dans son métier, des inquiétudes…

Je préfère généralement les personnages plus « troubles », mais cette imperfection suffit à créer du réalisme alors que nous sommes quand même à bord d’un navire militaire armé par le Vatican en l’an 2200 et quelques, et en route pour une planète habitée par d’étranges créatures !

2- Les préoccupations personnelles ordinaires dans les situations incroyables

Je le vois dans tous les romans que je lis, d’une manière ou d’une autre. Un personnage vit une situation impossible, a priori, et ce procédé permet d’y croire : le personnage continue au moins un peu (souvent essentiellement au début, mais parfois pendant toute l’histoire) à penser à des trucs ordinaires.

Exemples :

  • Pierre prend sa voiture pour fuir la ville, infestée de zombies ; tout à coup, il raye le côté droit. Alors qu’une horde de morts-vivants est à ses trousses, Pierre râle parce que sa voiture est neuve.
  • La troisième guerre mondiale fait rage dehors et des personnages sont cachés dans un abri sous terre. Ils ont tous très peur et Paul a peur aussi, bien sûr. Soudain, il se demande s’il a éteint chez lui avant de partir.
  • La princesse Jeanne doit rencontrer le roi du royaume Machin, un monstre ignoble et impitoyable qui pourrait la tuer pour un mot de travers. Juste avant d’entrer dans la salle où l’attend le roi, Jeanne s’arrête devant un miroir et vérifie son maquillage.

La préoccupation est relativement inattendue, parfois hors de propos, mais elle correspond au personnage, à ce que l’on sait de sa personnalité. Elle apporte du réalisme à une situation/un événement qui n’est pas possible « en vrai ».

Pour certains aspects d’un roman, on ne peut pas parler de réalisme. Sur quelle réalité se baser pour créer des zombies réalistes, par exemple ? En revanche, on peut parler de réalisme pour ce « truc » que l’on voit souvent dans les romans, car c’est quelque chose de très humain.

3- Les faits « impossibles » présentés à travers les yeux d’un personnage

Bien sûr, ça peut fonctionner autrement. Mais un événement incroyable est fréquemment très crédible s’il est relaté à travers les yeux d’un personnage, qui a des pensées, réactions, émotions… crédibles – que le point de vue narratif soit interne ou omniscient.

Imaginons que Paul ait le pouvoir de ramener les morts à la vie et qu’il faille écrire la première scène où un lecteur va le constater.

Entre autres possibilités, pour plus de crédibilité, on peut écrire la scène où ce pouvoir est montré pour la première fois à travers les yeux de Paulette. Selon qui est Paulette, elle peut par ex. croire que c’est une supercherie (voir point suivant : le recul) ; elle peut s’évanouir, partir en courant ou pourquoi pas se demander, assez rapidement, si ça marche aussi sur ceux qui sont morts depuis un moment, comme sa meilleure amie enterrée trois semaines plus tôt…

Bref, le fait dont on peut légitimement douter est vécu par un personnage, et un autre personnage ne le vivrait pas comme ça. Paulette peut relever des détails qu’un autre personnage ne relèverait pas. Elle peut comparer ce à quoi elle assiste à quelque chose qu’elle connaît bien parce que c’est son expérience personnelle. Elle peut poser une question qu’un autre personnage ne poserait pas.

Du coup, le fait que Paul fasse ressusciter un mort est ancré dans une certaine réalité, la réalité d’un personnage grâce à son humanité ; c’est surtout Paulette qui permet de crédibiliser l’événement (mais jamais tout le monde n’y croira, j’en parlerai dans la suite de cet article).

4- Les personnages qui ont du recul

Dans de nombreux romans de science-fiction/fantastique/horreur, on trouve ce type de personnage. Un personnage important, secondaire ou le protagoniste, a une sorte de recul par rapport à un/des éléments de l’univers complètement fictif dans lequel il évolue.

Je viens de (re)commencer La 5e Vague – Tome 1 (Rick Yancey), une histoire d’invasion alien ; la phrase d’ouverture (et les premiers paragraphes) montrent que le personnage narrateur (à la première personne), a du recul : « Les extraterrestres sont stupides ».

Et elle explique à quel point nous étions loin d’imaginer comment ils sont, en terminant par « La vérité, c’est qu’une fois qu’ils nous eurent trouvés, nous étions foutus ».

C’est une façon de créer cet « effet » de recul, que j’appellerais l’esprit critique. Le personnage critique la vision « stupide » que nous avons généralement des extraterrestres, selon elle. Ce qui, à mon avis, est plus efficace pour la crédibilité que, par ex., montrer ce personnage en train d’avoir peur.

Le second degré, sans qu’il y ait forcément d’intention humoristique, est un autre truc de personnage ayant du recul. Il exprime quelque chose de manière détournée/subtile alors que le lecteur pourrait s’attendre à du premier degré dans la situation présentée. Mais l’humour est aussi une façon de donner du recul à un personnage.

5- Des relations qui « font vrai »

Avec de nombreux éléments fictifs pouvant susciter « le doute », les relations entre les personnages d’un roman participent énormément à la crédibilité de l’histoire.

J’ai lu Sleeping Beauties de Stephen King et Owen King. Tout ne me plaît pas, mais niveau crédibilité, le roman montre de nombreux procédés intéressants, notamment le travail qui a été fait sur les relations entre les personnages.

Qu’est-ce qu’il y a de moins crédible que des femmes (toutes les femmes de la planète), qui s’endorment mystérieusement dans des espèces de cocons (et malheur à celui qui essaie de défaire un cocon) ? Pourtant, des (milliers, millions de ?) gens liront ce roman sans remettre en question la possibilité des événements.

Ce roman regorge de « relationnel » (certes, le nombre de personnages est hallucinant) et comme dans la vie, ces relations sont compliquées car les gens sont compliqués. Les personnages de Sleeping Beauties ressentent/expriment/montrent ce qu’ils ressentent pour d’autres personnages en quasi-permanence.

Lors des rencontres, on sait tout de suite si le courant passe ou pas. Les relations déjà établies (avant que l’histoire commence), influencent le cours des choses. On a plusieurs dynamiques père/fils, mère/fils, père/fille, mère/fille, plusieurs histoires de couples, on voit des relations entre voisins, entre collègues, entre copains de classe… ou des évocations de relations, ou de leur qualité.

Je trouve qu’on embarque volontiers dans des histoires a priori peu plausibles quand on voit bien les relations entre les personnages, qu’elles sont très présentes ; ça fait complètement partie de la vie, même en cas de faits extraordinaires.

6- Les réactions crédibles face à l’incroyable (et les décisions)

Un autre moyen de crédibiliser une histoire où beaucoup d’éléments seraient peu plausibles, est certainement d’éviter les réactions que personne n’aurait dans la vraie vie – ces toutes premières réactions face à des événements, qui ne sont généralement pas réfléchies.

Parfois, c’est ce que ferait n’importe qui « en vrai ». L’auteur n’a pas le choix.

Et parfois, bien sûr, les personnages des romans réagissent comme personne ne réagirait en vrai. Mais c’est tout de même crédible si le lecteur connaît bien le personnage et/ou le contexte de l’histoire. Si ça fait cinq fois que Pierre tombe sur des zombies, qu’il en a dégommé plusieurs, peut-être que sa première réaction n’est pas de fuir mais de foncer dans le tas – s’il est armé.

Parfois la première réaction d’un personnage dépend de détails qui laissent un certain choix. Est-ce que Pierre, coincé dans une ruelle par des zombies, va escalader un mur, se cacher dans une poubelle, essayer d’ouvrir des portes d’immeubles… ?

Mais on a généralement plus de choix à mesure qu’on s’éloigne de la première réaction. Ça devient des décisions. 

Pour moi, les réactions doivent surtout être humainement cohérentes ou plausibles, tandis que les décisions doivent surtout correspondre aux personnages.

Par ex., il n’est pas du tout « cohérent » qu’un personnage se cache dans un vaisseau spatial qui va partir à des millions d’années-lumière.

Mais c’est logique dans l’histoire si le personnage pense retrouver ainsi son enfant kidnappé par les extraterrestres. Ce qui serait peu crédible, c’est que le personnage laisse partir le vaisseau et s’envoler sa seule chance de retrouver son enfant.

7-  Les détails qui font vrai

Sleeping Beauties, de Stephen/Owen King est (trop?) truffé de noms de marques, noms de magasins, noms de choses qui existent – ou pas – mais « qui font vrai ».

A titre d’exemple, les personnages ne vont pas au supermarché, ils vont au Shopwell. Ils ne jouent pas à un jeu sur téléphone, ils jouent à Boom Town. Aucun personnage n’a de « voiture » : ils ont des Mercedes, des Dodge, des Toyota… Ils ne regardent pas les infos à la télé. Ils regardent Fox News. Etc.

En outre, vous tombez de temps à autre sur des noms de personnes bien réelles, comme Donald Trump, et divers organismes bien connus aux Etats-Unis.

Mon sentiment personnel est qu’il y en a trop et c’est très marqué culturellement, 100% US – normal, mais je ne m’y retrouve pas toujours. Ceci dit, ces détails participent énormément à la crédibilité de l’histoire. Les auteurs prennent soin d’ancrer les faits dans la banalité de la vie quotidienne (d’un citoyen américain).

D’autres procédés permettent de créer cette impression de réalisme par les détails sans jamais citer de marques, j’en présenterai au moins un la prochaine fois.

8- Les grossièretés

On peut ne pas les supporter en tant que lecteur. Les auteurs font des choix qui ne plaisent pas à tout le monde.

Toujours est-il que c’est un autre « truc » pouvant permettre d’apporter du réalisme à des romans. Chez certains auteurs, comme Stephen King, il y en a à la pelle et plusieurs personnages s’expriment de façon relativement vulgaire. Chez d’autres, c’est juste de temps en temps et/ou pour un personnage en particulier.

Ceci dépend de tellement de choses, l’auteur, le genre, le personnage, son origine socioculturelle, son âge, etc.

Pour ma part, si un personnage (de notre époque), disons issu de la classe moyenne, réagit avec des mots face à un dragon qui crache du feu, je préfère lire « Oh putain ! » plutôt que « Oh, mon dieu » ou « Oh non ! » ou « Bon sang »…

Je connais plus de gens qui disent merde ou putain que quoi que ce soit d’autre, en cas de surprise, choc, peur, forte émotion en général.

Je ne suis pas perturbée par les grossièretés dans les romans (sauf quand elles sont vraiment nombreuses). C’est juste un autre procédé qui peut donner du réalisme aux humains et donc aider à crédibiliser une histoire. Mais ça mérite sûrement réflexion, parce que ça peut faire l’effet inverse, les grossièretés peuvent faire sortir certains lecteurs de l’histoire qu’ils lisent.

***

Je continue la semaine prochaine à explorer des trucs pour crédibiliser son roman. Sur ce, je retourne à mon histoire d’invasion extraterrestre (rien que ces mots font sourciller la plupart des gens à qui j’en parle, il y a du pain sur la planche).

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s