Crédibiliser l’histoire de son roman (2/2)

J’avais relevé, la semaine dernière, divers procédés pour crédibiliser l’histoire de son roman, surtout si on écrit à propos de faits impossibles, êtres qui n’existent normalement pas, lieux qui sortent tout droit de notre imagination, etc.

Je propose une seconde partie pour parler d’autres « trucs », peut-être plus classiques, dans l’ensemble.

Pour lire la première partie.

1- Un bon dosage des difficultés

J’ai pris conscience de cet élément essentiel à la crédibilité d’une histoire lors des révisions de mon premier roman (en attente d’une réécriture). J’avais alors fait des recherches sur le sujet, mais c’est surtout en lisant beaucoup plus de romans (j’avais arrêté pendant quelques années) que j’ai mieux cerné le problème.

Les auteurs peuvent avoir deux grands types de problèmes :

  • les personnages de l’histoire en bavent sans cesse et sans répit tout au long du roman
  • les personnages de l’histoire traversent les péripéties diverses et variées sans qu’il leur arrive jamais rien de mal

Si on est impitoyable avec ses personnages, il faut penser qu’en vrai, si tout ça existait vraiment, ils auraient sûrement (au moins de temps en temps) des petits moments d’espoir, du temps pour souffler, quelques victoires – ou fausses victoires mais du répit – des expériences qui leur redonnerait de la confiance ou du courage. Ce n’est pas crédible d’être absolument tout le temps dans le pétrin. Ceci dit, cela dépend de plusieurs éléments, dont la durée sur laquelle les événements s’étendent. Si l’histoire dure quelques jours, par exemple, c’est peut-être plus « réaliste » ; si elle dure des semaines ou des mois, ça devient plus difficile à croire.

Si on écrit une histoire dans laquelle les personnages ne souffrent pas ou très peu (d’une manière ou d’une autre) ou s’en sortent toujours sans aucune séquelle, perte ou quelconque dommage ; il n’y a presque pas de « danger » ou les dangers sont surmontés les mains dans les poches, ça enlève beaucoup de crédibilité aussi. J’avais travaillé sur des moyens d’ajouter de la difficulté dans une histoire « trop facile » sans tout chambouler, mais parfois il vaut mieux réécrire…

2- Eviter les impressions de « Comme c’est pratique… »

L’impression que quelque chose tombe à point nommé enlève énormément de crédibilité à une histoire. Cependant, comme dans la vie, il se peut qu’un personnage profite d’une heureuse coïncidence ; ce sont des choses qui arrivent ! Si ça se répète trop, bien sûr, il devient impossible de croire à l’histoire.

Je proposerai des moyens de rectifier cette impression sans chambouler toute son histoire ; ayant eu ce problèmes plusieurs fois, j’ai trouvé des astuces.

3- Vérifier que les événements ne se répètent pas

Si les événements se ressemblent trop, difficile de croire à une histoire.

Selon les histoires, c’est parfois compliqué à éviter. Par exemple, les histoires de zombies, de vampires… Un ou des personnages risquent de vivre plusieurs fois le même type d’événements : fuir les zombies/dégommer les zombies (il n’y a généralement pas 36 possibilités) ; se faire mordre par un vampire/tuer un vampire (pour ça aussi, les moyens sont en général limités, ail, pieu, crucifix ?).

Mais d’une façon plus générale, j’ai remarqué que les situations similaires poussent à répéter les mêmes événements. Par ex. la fuite et la poursuite, toujours essayer d’échapper aux mêmes ennemis ou se battre contre eux, avoir besoin de se cacher… Les personnages risquent de réagir de la même façon ou de faire les mêmes choix, alors que ces personnages ou les lieux sont très différents.

Et les personnages qui n’évoluent pas ont aussi tendance à refaire les mêmes choses. Si un personnage se bat contre des extraterrestres, au début de l’histoire, il est normal qu’il ne sache pas quoi faire, qu’il ait peur, etc. S’il reste effrayé et démuni tout au long de l’histoire, ses réactions et décisions risquent d’être ressemblantes peu importe les situations. S’il change au fil de l’histoire, il prendra sûrement des décisions différentes.

4- La réalité du corps humain

Je pense que c’est un grand « classique » (que pourtant j’oublie souvent en cours de premier jet). Les besoins de base, la faim, la soif, transpirer, grelotter, avoir la nausée, les mains moites, avoir mal (où, comment ?), avoir le souffle coupé, trembler, pleurer…

Des détails concrets relatifs au fonctionnement du corps humain, l’inévitable qu’on le veuille ou non, des détails bien sûr adaptés à la situation et/ou au personnage sont une façon efficace d’apporter du réalisme à un récit, notamment quand peu d’éléments sont « réels ».

5- La crédibilité par les sens

Les personnages d’une histoire doivent voir, entendre, toucher, sentir, goûter. Et les lecteurs d’un roman ne peuvent pas savoir ce que ressentent les personnages si ce n’est pas écrit. Des informations sensorielles apportent beaucoup de crédibilité à ce qui se passe. Et c’est plus crédible également si on n’évoque pas toujours le ou les mêmes sens.

Si un personnage s’arrête à côté d’une poubelle, s’il est écrit qu’il reste un moment à côté des ordures, il ne peut pas ne rien sentir. Or, je viens d’écrire 500 mots à propos d’un personnage à côté d’une poubelle sans mentionner une seule fois que ça sent mauvais !!

C’est incroyable. Ce serait même plus facile de croire que la poubelle se trouve sur une planète lointaine d’une galaxie lointaine, que de croire que le personnage ne sent rien.

6- Règles brisées et oublis par rapport au monde fictif de l’histoire

Il faut faire attention à ça quand on écrit un roman, pour la première ou énième fois, dont l’histoire se déroule dans un « monde inventé » qui, forcément, fonctionne selon ses propres règles. Briser une règle sans s’en rendre compte peut tout à coup faire sortir un lecteur de l’histoire. Mais une erreur plus facile à faire, je trouve, en tout cas je l’ai commise plus d’une fois, c’est d’oublier.

Par exemple, vous déterminez que vos extraterrestres ont des tentacules dans le dos et qu’elles se déploient pour vous attraper alors que vous êtes derrière eux. Donc elles sont visibles quand vos personnages voient les aliens pour la première fois et un personnage se fait avoir au moins une fois, sans doute.

Vous écrivez plusieurs chapitres de votre histoire. Un jour, vous relisez la scène des tentacules et vous vous rendez compte qu’il n’a plus été question de tentacules depuis des dizaines de milliers de mots, même pas une petite phrase comme « … et les tentacules remuaient dans son dos », rien de rien… Les tentacules ont disparu !

Trop bizarre… !

7- Détails qui changent au cours de l’histoire

Je me souviens, dans mon premier roman, avoir écrit une scène où un personnage arrivait quelque part avec une voiture qu’il garait dans une rue non loin de l’endroit où il voulait se rendre, mais pas trop près, car il avait besoin d’arriver discrètement.

Ensuite, j’ai écrit la scène où le personnage faisait ce qu’il avait à faire. Ensuite, il repartait… avec une voiture complètement différente et qui n’était plus garée au même endroit !!

Ceci à cause de plusieurs réécritures. Bref, il s’agissait d’un détail et un lecteur pourrait ne pas le remarquer, mais d’autres le verraient et hop, terminé, leur cerveau n’est plus du tout dans le récit.

8- La diversité

Un autre moyen possible de rendre plus crédible une histoire truffée de faits, lieux, personnages « incroyables », auquel je m’intéresse en ce moment, est d’incorporer des éléments (soit cruciaux, soit plutôt des détails) qui reflètent :

  • la diversité de la vraie vie
  • et/ou une diversité qui paraîtrait cohérente dans un monde fictif

Par ex. mon histoire actuelle se passe en France et à notre époque. Si tous les personnages portent des noms « franco-français », cela ne reflète pas la diversité de la société telle que nous la connaissons. J’ai décidé que certains personnages porteraient des prénoms ou noms, ou les deux, d’origine étrangère.

Autre exemple, pour plus de crédibilité, les histoires de vampires (de nos jours) montrent (assez souvent) au moins un vampire qui essaie de ne pas tuer des gens pour se nourrir. Ils ne sont pas tous victimes de leur vampirisme. C’est un monde fictif, les auteurs déterminent les règles qu’ils veulent, mais parce qu’une certaine diversité peut apporter de la crédibilité, il peut y avoir ce genre de différences.

Ou alors, ils n’ont pas tous les yeux rouges, ou des dents plus longues, etc. Comme des extraterrestres peuvent présenter des différences morphologiques ou autres.

Dans tout groupe d’êtres vivants, des nuances vont le plus souvent apporter un peu plus de crédibilité. Parfois, il est tout de même préférable de ne pas choisir la diversité. Par exemple (même si ça doit bien exister) il est rare de voir des zombies différents des autres ; ils sont généralement tous pareils. C’est sans doute ce qu’on peut appeler un « code » du genre zombies.

9- La précision

Certains auteurs sont extrêmement précis et d’autres moins, mais suffisamment pour que leurs lecteurs visualisent clairement ce qui est raconté. Il peut s’agir de descriptions (de lieux, personnes, êtres, machines, objets…) quand il est pertinent d’entrer dans les détails. Il peut s’agir de préciser le nom des choses mais en choisissant les bons moments pour être précis.

Car la précision peut aussi détourner un lecteur de ce qui est en train de se passer. Il vaut peut-être mieux écrire « Il dégaina son arme et le coup de feu partit », en pleine scène d’action où la tension est à son comble, au lieu de « Il sortit son pistolet Beretta 92 M9A1 dont il avait une autorisation de détention et le coup de feu partit ».

J’exagère, mais c’est très facile de commettre ce genre de bourdes. Ce que j’ai personnellement beaucoup fait dans les premières versions de mon premier roman, c’est manquer de précision pour « planter le décor ». Parfois (ce n’est pas toujours important de le savoir mais si ça l’est, c’est évidemment un problème), on ne savait pas :

  • s’il faisait jour ou nuit
  • quels personnages étaient présents ou pas, partis, encore là… hormis le personnage au centre de l’action
  • combien de temps avait passé d’une scène à l’autre
  • si on était toujours au même endroit, ou si les personnages étaient sortis, partis… au début d’une nouvelle scène

Il faut se rappeler que les lecteurs n’ont pas besoin de tout savoir. Il faut choisir quelles informations sont utiles à donner.

Parfois, il vaut mieux faire des « rappels ». Par ex. avec un tout nouveau personnage ou dans une scène très longue, trouver le moyen de rappeler de différentes façons que le personnage a mal au bras. Si c’est un détail qui a son importance, le préciser une fois risque de ne pas suffire.

10- Les registres de langue des dialogues

Tout comme les grossièretés sont parfois un risque à prendre, certains registres de langue peuvent surprendre, ou déplaire à des lecteurs, dans les dialogues. Mais des personnages qui s’expriment de façon soutenue dans les dialogues, de nos jours, c’est aussi un sacré risque à prendre, je pense.

Le registre est parfois familier, voire populaire, voire vulgaire, selon le personnage qui s’exprime et le genre du roman. Dans les romans de science-fiction, fantastique ou horreur, il est globalement rare que les personnages s’expriment « comme dans un livre ». Le registre a plutôt tendance à être courant.

Avec « ça va ? », nous sommes entre « Comment vas-tu ? » (c’est possible, bien sûr !) et « Wesh gros, bien ou bien ? ». Rien de surprenant avec le registre courant.

PS : le registre populaire se démode vite ; il peut être nécessaire, mais ce qui est actuel aujourd’hui risque de ne plus l’être dans peu d’années.

Chez certains auteurs, avec un point de vue narratif interne, à la première ou troisième personne, on rencontre occasionnellement un registre familier (voire populaire, voire vulgaire) ailleurs que dans les dialogues. Un jeune en plein monologue intérieur est probablement moins crédible s’il pense « Comme il est bête ! » et plus crédible s’il pense « Quel con ! ».

C’est un choix personnel bien sûr, que de décider jusqu’où aller. Il y a sûrement des moyens d’éviter la vulgarité si on y est allergique.

Je ne me prends plus la tête avec ça, maintenant. J’essaie de ne pas abuser. Mais s’il faut écrire « Casse-toi connard » parce que ça correspond au personnage, je l’écris.

 

11- Les façons dont les personnages s’expriment

J’aurais pu inclure ce « truc » de crédibilité dans le point qui traite de la diversité. Faire varier les façons dont s’expriment différents personnages peut apporter une impression de réalisme. Des personnages peuvent s’exprimer, par exemple :

  • sèchement
  • timidement
  • vaguement
  • avec des phrases souvent courtes
  • avec des phrases souvent longues
  • avec humour
  • etc.

Toutes sortes de différences sont possibles. Un sujet auquel je m’étais intéressée pour plus de réalisme, c’est celui des tics de langage.  J’en avais un peu abusé dans mon premier roman, pour finir, c’était caricatural. De petites nuances sont déjà un rappel à la réalité : personne ne parle exactement de la même façon « en vrai ».

 

12- Traquer les invraisemblances

J’ai écrit une scène dans laquelle un extincteur tombe sur un trottoir. Je me suis demandé si ça pouvait exploser. J’ai vérifié et ça n’explose pas, en général. J’ai mis beaucoup, beaucoup de temps à vérifier ce détail. Au point que j’ai hésité à le supprimer. Mais ça vaut la peine de bien vérifier. Et même si je change la scène ou la supprime plus tard, au moins je le saurai.

Un détail inexact, un tout petit truc impossible, peut faire sortir un lecteur de l’histoire qu’il lit. C’est vrai que parfois, on sort d’un roman à cause d’un petit doute et on réussit à y revenir tout de suite après. Mais un auteur doit prendre le temps de faire des recherches et tout vérifier. Il y a moins de risque de semer le doute tout à coup avec une invraisemblance.

Ensuite, des bêta-lecteurs sont indispensables pour un énième repérage des choses impossibles.

13- Il y aura toujours quelqu’un pour ne pas y croire

Ceci n’est pas un truc, une idée ou un procédé, mais je pense que c’est important de s’en rappeler. On peut passer dix ans à faire des recherches et dix ans à écrire son roman en prenant soin de rendre l’histoire extrêmement crédible, il sera impossible d’embarquer tout le monde dedans.

On prend des décisions personnelles et aucune décision ne plaît à tous les lecteurs. Même pour les aspects scientifiques, en science-fiction, il faut souvent faire des choix personnels qui déplaisent à certains. Pas mal de théories ne sont pas prouvées. Il faut choisir.

Parmi les amateurs du genre – dans la fantasy aussi, les débats sont nombreux – il y a des gens fermement convaincus que certaines choses ne sont pas possibles ; ils ont souvent accumulé des connaissances en lisant des articles scientifiques aussi.  Certains profitent quand même de toutes sortes d’histoires, mais d’autres n’y parviennent pas.

Parfois c’est à cause de détails. Par exemple, en SF, les vaisseaux spatiaux qui ont du vitrage sont rédhibitoires pour certains lecteurs et spectateurs.

Les auteurs ont en général compris que, logiquement, oui les vitres ne servent à rien dans l’espace. Mais c’est leur choix, parce que c’est de la science-fiction.

Donc la crédibilité est évidemment une préoccupation légitime, qui demande beaucoup de travail, mais pour ne pas devenir fou, quand on écrit un roman, il faut se rappeler que de toute façon, quoi que l’on fasse, il y aura toujours quelqu’un qui n’accrochera pas.

(et ce n’est pas grave)

 

 

 

2 réflexions sur “Crédibiliser l’histoire de son roman (2/2)

  1. Hiéra dit :

    Sur le point 2 et la question des coïncidences, j’ai lu quelque part (je pense que c’était Chuck Wendig qui en parlait) un point de vue que j’avais trouvé intéressant : l’auteur considérait qu’on pouvait utiliser les coïncidences sans trop de risque pour créer des obstacles au cours de l’intrigue, mais que par contre le lecteur risquait de se sentir lésé si la coïncidence servait à résoudre les problèmes : ce serait « de la triche » et la résolution ne serait pas satisfaisante
    Dans tous les cas, il vaut mieux ne pas en abuser, mais la règle d’utiliser la coïncidence seulement pour créer des problèmes et pas pour les résoudre me parait utile aussi. Merci pour cet article très complet !

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