10 façons d’écrire la première phrase de son roman

Je me suis amusée à étudier des premières phrases de romans. Je donnerai 25 exemples. Pour la plupart, ces romans sont dans ma bibliothèque Kindle (mais il n’y a pas que de la science-fiction).

Je suis encore bien loin de l’étape où je vais polir le début de mon histoire, mais analyser ce qu’ont fait plusieurs auteurs me permettra, j’espère, de mieux maîtriser ma première phrase.

Analyse est un grand mot, je vais plutôt proposer mon point de vue !

1- La phrase météo

C’est un grand classique que l’on trouve dans de très nombreux romans, d’hier et d’aujourd’hui, et à travers toutes sortes de genres littéraires. J’utilise l’expression « phrase météo » pour la première phrase d’un roman qui parle du temps qu’il fait, mais bien sûr les bonnes phrases météo ne se contentent pas de décrire le ciel.

Elles annoncent quelque chose, mettent dans l’ambiance, créent une émotion… Peu importe, elles donnent envie de continuer !

Malgré les apparences, je ne pense pas que ce soit le genre de première phrase le plus facile à réussir.

« C’était un de ces matins lents, lorsque l’aube grise et humide s’étire sans fin, rampe avec difficulté vers les nuages bas, comme si elle rechignait à éclairer une journée de plus sur la terre des hommes. » Que ta volonté soit faite (Maxime Chattam)

C’est la première phrase d’une histoire très « dark » et violente. Pour moi, elle correspond aux attentes que j’avais en achetant le roman. Elle m’a tout de suite donné envie de lire la suite. En plus, elle est plutôt belle.

A noter que l’auteur enchaîne aussitôt avec de l’action. De nos jours, il est assez rare qu’un roman commence par une longue description.

« C’était par une froide et grise journée de fin novembre. Le temps avait changé pendant la nuit : vent violent, ciel de granit, puis une pluie fine. Bien qu’il ne fût guère plus de deux heures de l’après-midi, la tristesse d’une soirée d’hiver semblait s’être abattue sur les collines, les couvrant d’un manteau de brume. Il ferait nuit à quatre heures. »

C’est le début de L’Auberge de la Jamaïque (Daphne du Maurier, 1936). C’est un super roman, mais la première phrase dit surtout qu’il ne fait pas beau. Et la description continue pendant plusieurs paragraphes.

Heureusement, c’est une (à mon avis) brillante description, comme une caméra en train de zoomer lentement depuis l’extérieur vers l’intérieur d’un coche en mouvement, jusqu’à voir le personnage central de l’histoire parmi les passagers.

« Le ciel était d’un gris uniforme, il retenait la lumière comme un filet diaphane, ne laissant à la terre qu’une clarté atone. » Prédateurs (Maxime Chattam).

Un dernier exemple de première phrase météo.

Elle ne me fait rien ressentir. On dirait qu’elle est faite pour « faire joli ».

Ensuite, nous entrons dans une situation statique. C’est un début sans mouvement. L’auteur décrit des soldats qui attendent de partir à la guerre. Je suis déçue, mais voilà un personnage ! Je suppose qu’il est le personnage central. Malheureusement, immédiatement après son apparition, j’ai sa description physique détaillée  (carrure, cheveux, nez, bouche, yeux, âge…).

Je lâche à ce moment-là.

J’aime bien l’auteur et clairement je ne lui arriverai jamais à la cheville, mais ce début me rebute complètement.

2- La phrase qui fait se demander « pourquoi ? »

Si une première phrase de roman m’incite à me demander « pourquoi ? », je vais lire la suite. J’adore ces phrases qui n’ont souvent l’air de rien, mais qui poussent à chercher le parce que !!

Avec ce procédé, des phrases apparemment très banales ouvrent de formidables romans.

« Il était impossible de se promener ce jour-là. »

Première phrase simplissime d’un roman considéré comme un chef d’oeuvre, Jane Eyre (Charlotte Brontë). Pourquoi ne pouvait-on pas se promener ce jour-là ? Ce n’est pas une question qui bouleverse le monde. C’est juste qu’elle porte un pourquoi.

Je ne gâche rien en disant que c’est parce qu’il ne fait pas beau.

Généralement avec ces premières phrases, le « parce que » arrive immédiatement ou rapidement. La suite nous emporte ou pas, mais l’ouverture nous a « accrochés ».

3- La fausse phrase simple

Pour moi, il y a des premières phrases de romans réellement simples, mais qui fonctionnent si on se demande pourquoi (ou qu’on se pose une autre question, comme « comment »). Et puis il y a des fausses phrases simples. Elles sont empreintes d’une certaine banalité, mais elles cachent quelque chose de peu banal.

Je pense que si on lit la quatrième de couverture, ou que quelqu’un nous a dit à peu près « de quoi ça parle », on peut souvent suspecter la fausse simplicité.

« Rae demanda à Jeanette si elle regardait parfois le carré de lumière de la fenêtre. » Sleeping Beauties, Stephen King.

Cette phrase seule parle d’un personnage qui pose une question a priori sans importance à un autre personnage. Mais trois (très courtes) phrases plus loin, on comprend que les deux personnages sont des détenues, dans une cellule. Alors la première phrase prend une autre dimension.

Si elles sont prisonnières, regarder un carré de lumière est peut-être une activité à part entière. On prend toute la mesure de l’ennui qui doit régner.

« Marie aimait son prénom. » Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb.

Là, je pense que c’est différent, parce que cette phrase toute banale en apparence va aussi prendre une autre dimension, mais bien plus tard. Et pour moi, elle ne révèle toute sa force que quand avez lu le roman. Au cas où vous ne l’avez pas lu et que vous aimeriez le lire, je ne vais pas en dire plus. C’est vraiment très fort.

4- In medias res

La première phrase d’un roman nous fait parfois plonger dans un problème (qui est rarement le conflit de l’histoire mais qui est lié à celui-ci) : ça a déjà commencé !

Un lecteur peut généralement se poser plusieurs questions. Mais on peut résumer ces questions en une seule : qu’est-ce qui se passe ?

J’ai trouvé de nombreux exemples dans ma bibliothèque.

« Par temps couvert, Robert Neville se laissait parfois surprendre par la tombée de la nuit ; ils se répandaient alors dans les rues avant qu’il fût rentré. »  Je suis une légende, Richard Matheson.

Quelqu’un a l’air d’avoir de gros problèmes… !!

Cette première phrase invite à se poser plusieurs questions. Qui sont « ils » ? Oui, bien sûr, en ayant lu la quatrième de couverture, un lecteur sait qui sont « ils » ! On peut se demander comment ce Robert Neville fait pour s’en sortir (quand il se laisse surprendre par la tombée de la nuit). Pourquoi lui arrive-t-il de se laisser surprendre ? « Ils » sont là, pourquoi prend-t-il le risque de sortir ? Et où est-ce qu’il passe ses nuits ?

« Meghan Collins se tenait un peu à l’écart des journalistes agglutinés devant le service des urgences de l’hôpital Roosevelt à Manhattan. » Un jour tu verras… Mary Higgins Clark.

De toute évidence, il s’est passé quelque chose puisqu’il y a plein de journalistes devant un hôpital. Les urgences, en plus. Quoi ? Qui attire des journalistes ? Et pourquoi cette Meghan se tient-elle en retrait ?

« McCaleb la vit avant qu’elle l’aperçoive. » Créance de sang, Michael Connelly.

Nous avons a priori un personnage qui en suit un autre. Peut-être un homme qui suit une femme. Pourquoi ? Qui est-ce ? Est-ce important de ne pas être vu en premier ? Qui est-elle ?

« Le docteur Dawn Xiao Liu-Tcheng enleva l’embout de son stéthoscope pour mieux écouter. » Pandémie, l’Effondrement Alexandre Lang.

Encore une première phrase de roman qui commence en plein milieu d’une action dont on ignore tout. Qui est malade ? Est-ce grave ? Pourquoi le docteur n’arrive pas bien à écouter ?

Je trouve que dans tous ces exemples, on est obligés de se poser des questions ; ça marche bien pour des premières phrases.

5- Le dialogue (ou presque)

Un dialogue n’est pas la meilleure façon de commencer un roman. Le lecteur ne connaît pas les personnages qui s’expriment. Il n’a pas le temps de comprendre l’échange, l’enjeu, la situation, qui est qui ; ça peut être très difficile d’accrocher, même avec un dialogue très court.

C’est assez rare, mais des romans commencent pourtant de cette façon.

« Sally.
Un murmure.
-Réveille-toi, Sally.
Un murmure, plus fort : Laisse-moi tranquille.
Il la secoua encore.
-Réveille-toi. Tout de suite ! » Le Fléau, Stephen King.

Je crois que ce début de roman, bien qu’il s’agisse d’une sorte de dialogue, fonctionne très bien parce qu’il est compréhensible tel quel.

En tout cas, pour accrocher, je n’ai pas besoin de savoir qui est Sally et qui est la personne qui la réveille. Les choses sont assez claires. Cette Sally doit se réveiller vite. La seule question que je me pose, c’est pourquoi ?

« Je vais chercher d’autres bières »

La première phrase de Dominium Mundi (Livre 1) de François Baranger est une réplique. Mais il n’y a qu’une réplique.

Aucun dialogue avant plusieurs pages. Pour moi, ça fonctionne, même si on ne sait pas qui parle à ce moment-là ; la phrase est claire et donne une ambiance : nous sommes sûrement dans un bar et les personnages n’en sont pas à leurs premières bières.

6- La première phrase macabre

J’appelle simplement « phrase macabre » un type de première phrase de roman relative à la mort, d’une façon ou d’une autre.

Je pense que c’est un procédé extrêmement courant et qui marche souvent très bien.

« J’ai bien réfléchi et maintenant j’en suis sûr : je suis foutu. » Andy Weir, Seul sur Mars.

Superbe première phrase quand on aime les histoires qui commencent mal !

« Vivante, je ne l’ai jamais connue, des choses de sa vie je n’ai rien partagé. » Le dahlia noir, James Ellroy.

Le narrateur va nous parler d’une personne qui est morte. Il dit qu’il ne l’a pas connue et en même temps, on dirait bien qu’il s’y est attaché.

« Aujourd’hui, maman est morte. » L’Etranger, Albert Camus.

Première phrase macabre et choc. Et la suite est encore meilleure.

« La neige fondait dans la montagne et Bunny était mort depuis plusieurs semaines quand nous avons fini par comprendre la gravité de notre situation. » Le Maître des illusions, Donna Tartt.

« Nous » a l’air d’être bien dans la m….

« Saul Laski gisait parmi les morts en sursis dans un camp d’extermination et pensait à la vie.  » L’Échiquier du mal, Dan Simmons (prologue).

Une phrase macabre porteuse d’espoir !

7- La première phrase mystérieuse

Je pense que ça ne doit pas être facile, parce que le mystère ne doit pas être trop épais, mais suffisant pour donner envie de lire la suite. Et ensuite, à mon avis, il vaut mieux que le mystère de la première phrase s’éclaircisse assez rapidement.

« Les enfants jouaient pendant qu’Holston montait vers sa mort ; il les entendait crier comme seuls crient les enfants heureux » (Silo, Hugh Howey).

C’est une de mes premières phrases de romans préférées. Elle porte un mystère, elle est macabre + in medias res.

Un personnage monte vers sa mort (est-ce une métaphore ou quoi ou bien ??) mais on dirait que tout le monde s’en fiche (des enfants heureux sont en train de crier pendant que quelqu’un meurt ??).

Peut-être que cette phrase pose trop de questions. Que signifie « monte vers sa mort » ? Où est-ce qu’il monte ? Comment ? Comment peut-il monter vers sa mort et entendre des enfants heureux qui jouent ? Il les entend, donc il est encore vie ?

Mais c’est quand même un mystère qui me donne envie d’en savoir plus.

8- La phrase vérité

Il s’agit d’une phrase qui énonce une vérité – ou quelque chose qui est présenté comme tel. C’est un autre procédé qu’on peut rencontrer dans de très nombreux romans.

« Tout le monde tombe, et nous atterrissons tous quelque part. » Spin (La trilogie Spin), Robert Charles Wilson.

La plupart du temps, il me semble, ce type de première phrase qui fait son effet, un peu grandiose, précède quelque chose de tout à fait banal ou plus pragmatique. C’est le cas ici ; des personnages ont en fait juste atterri dans un hôtel. Mais la première phrase semblait dire autre chose…

« C’est à l’heure du commencement qu’il faut tout particulièrement veiller à ce que les équilibres soient précis. » Dune, Frank Herbert.

Le narrateur (omniscient) affirme une sorte de vérité. C’est une vérité de l’histoire. Et il faut continuer pour comprendre !

On apprend tout de suite après que ça concerne l’étude de la vie de Paul Atréides (le héros) : si vous voulez étudier sa vie, il faut commencer à un endroit précis, pas où les gens (dans cette histoire) pensent souvent qu’il faudrait commencer.

« Les extraterrestres sont stupides. » La 5e vague, Rick Yancey (c’est le premier chapitre, je ne tiens pas compte du prologue !).

C’est le narrateur de ce roman (à la première personne) qui l’affirme. C’est la vérité d’un personnage.

Parfois, ce type de première phrase fait penser à une citation qu’on pourrait encadrer…

« Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque infortune a sa physionomie particulière. » Anna Karénine, Léon Tolstoï.

9- La phrase qui prépare le lecteur

J’aime beaucoup. C’est comme une entrée en matière. Il ne se passe pas vraiment quoi que ce soit avec cette phrase-là… ça vient juste après.

On a l’impression qu’on nous prépare psychologiquement à un truc dont nous n’allons pas nous remettre…

« La première fois que Matt Carter fut confronté à une sensation « d’anormal », c’était juste avant les vacances de Noël. » L’Alliance des Trois (Autre-Monde, Tome 1) Maxime Chattam.

On nous annonce des faits étranges. On nous met l’eau à la bouche avec ce qui s’apparente plus ou moins à une introduction. Bienvenue (et attachez vos ceintures…) !

« La terreur, qui n’allait cesser qu’au bout de vingt-huit ans (mais a-t-elle vraiment cessé ?), s’incarna pour la première fois, à ma connaissance, dans un bateau en papier journal dévalant un caniveau gorgé d’eau de pluie. » Ça, Stephen King.

Nous avons l’annonce d’un drame qui va durer presque 30 ans. Cette première phrase est aussi un peu mystérieuse + macabre. On peut pressentir que ça va remuer.

10- L’impossible

Autre procédé répandu de première phrase de roman, surtout en science-fiction et fantasy : quelque chose de tout à fait impossible se produit (physiquement ou scientifiquement impossible).

Donc, normalement, peu importe de quoi il s’agit, le lecteur va continuer pour savoir comment c’est possible.

« Des cendres tombaient du ciel. » Fils-des-brumes (Tome 1) Brandon Sanderson.

C’est une (presque) première phrase.

Même en cas d’incendie, des cendres ne tombent pas du ciel. Pourtant, il semble que ce soit possible dans cette histoire. C’est curieux, étrange, mystérieux, incroyable.

Généralement, ce sont des phrases courtes et simples, pour que le lecteur perçoive immédiatement l’impossibilité.

***

Si vous avez des premières phrases fétiches, une préférence pour un type de première phrase de roman, ou si vous connaissez d’autres procédés, n’hésitez pas à laisser un commentaire !

7 commentaires sur “10 façons d’écrire la première phrase de son roman

  1. Bonsoir, 🙂
    J’aime bien cette petite catégorisation. Certains types de phrases ont l’air de naturellement mieux fonctionner que d’autres.
    Je reste seulement dubitatif sur le côté impossible des « cendres qui tombent du ciel » (il faudrait être un peu technique pour expliquer pourquoi, mais BON), mais je suis content d’avoir reconnu plusieurs de vos exemples ^^
    Merci pour cette analyse 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. J’aime bien commencer avec un phrase mystérieuse. Parce que mon univers s’y prête assez bien. Mais il faut faire attention je pense avec les phrases type météos. Elles sont un peu désuètes et tend vers le cliché littéraire. Le mieux je pense c’est de commencer d’emblée son histoire. La scène doit commencer les plus tard possible et finir le plus tôt. Ca évite des longueurs inutiles ou des descriptions qui écartèlent le rythme.
    L’avantage de commencer par une phrase mystérieuse suscite immédiatement l’intérêt. Le mystère est ancré dès les premières lignes. Mais dans ce cas il faut faire attention à ne pas trop jouer avec l’impatience du lecteur. Il faut donc offrir des révélations tout au long de l’intrigue. La phrase d’accroche peu ainsi rester en suspend jusqu’à la révélation final libératrice.

    J'aime

    1. Merci pour ton commentaire, il me fait penser que la première phrase mystérieuse que j’ai trouvé en exemple incarne le mystère de l’histoire, comme tu l’évoques (des gens doivent « monter » pour mourir et on ignore pourquoi). C’est vrai que ça se prête bien à certains univers !

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s